Chapitre 21
Le règne de la loi
Et ce fut soir, et ce fut matin : WYHY-ŒRB WYHY-BQR, Vayehi ‘Erev Vayehi Boqèr. Le quatrième jour était jour de marché, Mercredi, d’après le nom de Mercure, dieu des Com-Merçants, des Marchands, des Marchés et des Mercuriales. C’était aussi le jour du Nouveau Croissant, RAS EDS, Rosh ‘Hodech, qui veut dire “Nouvelle Tête”, mais qu’on traduit par “Tête du mois”. Le Précepteur accompagna sa sœur faire ses courses. Elle lui expliqua que ce marché n’était fréquenté que par les Hébreux eux-mêmes, parce que les bouchers n’y vendaient que la viande cashère (KSR, caché en Esther 8,5) rituellement abattue et préparée.
Estime ou persécution
« Mais si tu étais venu une autre semaine, tu aurais vu le marché aux chameaux ou aux tissus ou aux bijoux. Quelle affluence ! Tous les Goyim du monde se donnent rendez-vous chez nous ! »
Goy, GWY, c’est la nation. Quand Elohim scelle l’Alliance de la Circoncision et change le nom d’Abram ABRM en Abraham ABRHM, en Genèse 17, 5, Il explique qu’il sera « Père d’une foule (HMWN, Hamon’) de nations (GWYM, Goyim) ». Mais Israël forme aussi une nation, comme l’Egypte. Deutéronome 4, 34, repris dans la Haggada du Seder pascal, demande : « Est-il un Elohim qui soit venu prendre pour lui une nation du sein d’une nation (GWY MQRB GWY, Goy MiQerev Goy) ? » Bref Goy, c’est une nation organisée ; un Goy est porteur d’une identité, on peut lui vendre, lui acheter, lui faire crédit, tandis que le Guer GR, c’est le migrant sans-papiers, sans nationalité. La précision avec laquelle l’Église a institué baptêmes, mariages et filiations, a fait des citoyens des nations catholiques les Goyim par excellence.
« Qu’est-ce qui vous vaut cette affluence, selon toi ?
– Le pays de Goshène est l’entrée de l’Egypte. S’y croisent des caravanes qui partent vers la Phénicie et le Pays au milieu des fleuves – ou qui en reviennent – et les passeurs reliant les Deux Mers, la Mer Ionienne et la Mer d’Ophir.
– Mais ces caravanes ne viennent pas ici par hasard.
– Tu as raison. Nos marchés ont lieu à date connue et régulière : encore faut-il compter les semaines à notre façon. Sans doute a-t-on foi en l’honnêteté des commerçants hébreux. Tiens, à cette heure, sais-tu où est Aaron, notre Frère? Non ? Il tient tribunal. Pharaon débarrasse ainsi ses tribunaux des affaires concernant des Hébreux ainsi que des contestations commerciales. C’est dire l’estime dans laquelle on nous tient.
– Tu crois ? Estime à éclipse, sans doute ? Que fais-tu de ce qui s’est passé du temps de ma naissance et de la persécution? Comment expliques-tu ça ?
– L’ignorance. L’aveuglement. L’indifférence. La jalousie, l’intérêt aussi. Certains se sont appropriés nos richesses matérielles, d’autres nous ont réduits en esclavage.
– Tiens, j’y pense ! Tu ne m’as pas parlé de marchés aux esclaves.
– Justement. Avec notre Shabbat, nous faisons de très mauvais esclaves et nous donnons de mauvaises idées aux autres esclaves. Les marchands d’esclaves n’aiment pas le pays de Goshène. Remarque, ça n’empêche pas certains Hébreux de faire fortune là-dedans. S’ils ont le choix, les esclaves préfèrent être vendus et achetés par un marchand hébreu.
– Tu connais l’histoire de Tsafnat Paneakh ?
– Bien sûr. Celui-là, je ne sais pas s’il a bien fait d’expliquer à son Pharaon comment faire face à la météo. Il a inventé les impôts !
– Je ne pensais pas au Vizir, mais à l’Hébreu vendu par ses frères. Que penses-tu du frère, celui qui a convaincu les autres de le vendre aux marchands ?
– Valait-il mieux le tuer ? Il a pris ses responsabilités. Je n’en dirais pas autant de tous les pères des enfants que j’accouche. »
Les courses finies, ils décidèrent d’aller attendre Aaron à la sortie du tribunal. Celui-ci parut très content de les voir.
« Moshé, tu tombes à pic. D’habitude, j’ai surtout des problèmes de couples, mais aujourd’hui il y avait une délégation de travailleurs en lutte pour le repos du septième jour. Ils savent que tu es là. J’ai accepté que nous les recevions ensemble.
– Ce n’est pas très malin, je suis ici à titre privé ! D’ailleurs, j’ai décidé de partir demain. Je voudrais préparer le Shabbat avec Séphora.
– Ah non, tu ne vas pas nous faire ça ! intervint la Sage-Femme, désappointée.
– Tu ne peux te dérober, reprit Aaron. Sans cette révolte, aurais-tu même imaginé ce voyage ? Et il nous reste cet après-midi. »
Négociation
Aaron garda donc sa tenue de juge. Il prêta à son Frère, qui avait laissé ses vêtements d’apparat à la Ville, sa tenue de Cohen Gadol. Mais les trois syndicalistes, auxquels il avait donné rendez-vous dans sa bibliothèque, ne furent pas impressionnés par leurs interlocuteurs. Ils donnèrent à Moïse du Adon Cohen et à Aaron du Adon Dayane, comme s’ils s’appelaient Monsieur Leprêtre et Monsieur Lejuge. Entre eux, selon l’usage égyptien, ils se désignaient par leurs fonctions, Président, Secrétaire et Trésorier. Ils étaient torse nu, vêtus de pagnes noués diversement, le visage buriné par le soleil et les mains calleuses. Le Président était un costaud venu de la Côte Malabar, bien au delà de l’Indus, le Trésorier un grand Noir de Nubie. Le Secrétaire, âgé et malingre, l’intellectuel de la bande, portait un dossier. Ses parents hébreux lui avaient appris à lire et à écrire, du temps de la Tyrannie.
« Nous sommes ici, commença le Président, à titre tout à fait irrégulier. Il nous a fallu soudoyer un contremaître, intéressé par nos idées. Comme vous savez, nous n’avons jamais aucun congé, ni aucune autorisation d’absence.
– Pas même les jours de fêtes familiales ? demanda Moïse.
– Tu parles ! Ils prétendent toujours qu’il y a du travail urgent.
– Qui c’est, “Ils” ?
– Les patrons, les donneurs d’ordre, les ingénieurs, les petits chefs, les flics, la milice… Les mecs de votre bord, quoi…
– Si nous sommes de “leur” bord, pourquoi venez-vous nous parler ?
– On ne sait jamais. On dit que vous avez des relations…
– On verra bien. Quelles sont donc vos revendications ?
– La première, c’est la justice. Nous avons tous été témoins d’assassinats, sur lesquels personne n’a jamais enquêté. Le meurtre d’un esclave, c’est comme celui d’un animal, et le meurtre d’un ouvrier comme un accident.
– Et vous ? quelle différence faites-vous entre les esclaves et les ouvriers ? »
Les syndicalistes, troublés, se retirèrent un instant, puis revinrent donner une réponse unitaire.
« Un meurtre d’esclave ou d’ouvrier doit être puni également.
– Mais alors, en quoi diffèrent le sort des esclaves et des ouvriers ? – Cela doit être réglé par la négociation. Que Pharaon négocie avec les représentants élus des diverses catégories…
– Y compris les esclaves ?
– Y compris les esclaves.
– Votre slogan pour le repos du septième jour ne fait pas de distinction.
– Nous n’y toucherons pas tant que la négociation ne sera pas commencée.
– Et à quoi doit aboutir cette négociation ?
– A une convention collective, entre Pharaon et les travailleurs.
– Mais vous ne savez ni lire, ni écrire…
– Nous avons des camarades qui savent. Ceux des Mines et des Navires ont rédigé avec nous un projet. Donne-lui, Secrétaire »
Convention collective
Le Secrétaire ouvrit son dossier et en tira un papyrus en caractères hébreux archaïques. Aaron déchiffra :
« Article 1er : La présente convention s’applique dans tous les Chantiers, Mines et Navires de Pharaon.
Article 2 : Les lois de l’Empire sur le meurtre, le vol et les procédures de justice sont étendues aux Chantiers, Mines et Navires.
Article 3 : La durée du travail maximale va du lever au coucher du soleil, six jours sur sept.
Article 4 : Des autorisations d’absence sont accordées aux travailleurs, dans la limite de sept jours par an, pour participer aux fêtes de leur rite familial.
Article 5 : Les modalités d’application des articles précédents sont déterminées par un règlement pour chaque chantier, établissement ou navire.
Article 6 : Le règlement est négocié entre représentants du donneur d’ordre et ceux des diverses catégories de personnel ».
« Vaste programme, interrompit le Précepteur. Écoutez, j’ai des relations, comme vous dites. Je vais recopier ce document sur mes tablettes, et vous rendre votre papyrus. Je vous promets, si Elohim veut, d’en parler, non pas à Pharaon, mais au Prince Héritier, qui fait fonction de Grand Vizir. Je suis comme vous scandalisé que les lois de l’Empire soient lettre morte sur vos chantiers, et je compte user de toute mon influence pour que cela cesse. En échange, vous allez me promettre trois choses :
Un, vous en tenir à des manifestations pacifiques.
Deux, ne lancer d’éventuels mots d’ordre d’arrêts de travail collectifs que le jour du Shabbat des Hébreux.
Et Trois, pour ne pas donner prise à l’accusation de paresse, d’organiser des leçons de lecture, pendant ces arrêts de travail. Que ceux qui savent apprennent aux autres. »
La discussion fut vive, mais l’accord fut conclu sur ces bases. On convint de rester en contact, par l’intermédiaire d’Aaron, dans le Delta, et par celui du Secrétaire (clandestin) de la Confédération Générale du Travail, dans la Capitale. On échangea de solides poignées de mains.
« Merci, Monsieur Cohen », dirent les syndicalistes.
– Todah, Camarades » répondit Moshé.
Pendant qu’il recopiait le projet syndical en son propre alphabet, il inscrivit sur un coin de tablette les six lettres de ce qui allait devenir le Sixième Commandement (Exode 20, 13 et Deutéronome 5, 17), en haut à gauche des Tables de la Loi, aujourd’hui au fronton des synagogues du monde entier : LA TRZE, Lo Tirtsa’h, « Tu ne tueras pas ».
Tandis qu’ils retiraient leurs habits de fonction, Moshé demanda à son frère :
« Tu étais au courant, pour ces meurtres ?
– Oui. Quelques-uns ont défrayé la chronique, dans le Delta, parce que les victimes avaient de la parenté dans le voisinage. Pour un meurtre dont on parle, il y en a dix qui ne laissent pas de traces. C’est une mafia qui tient les marchés de travaux publics, des esclaves et des prostituées. Elle corrompt les fonctionnaires, rackette les chantiers, élimine les gêneurs et les curieux. Ne mets pas ton nez dans ces affaires, elles puent.
– Adonaï, béni soit-Il, met Son nez où Il veut, se raidit Moshé.
– Quelle idée tu as eue de leur conseiller des arrêts de travail le Shabbat ! On va dire que les Hébreux soutiennent la subversion.
– Et quel jour aurais-je dû leur conseiller ?
– Je ne sais pas, moi… la veille, ou le lendemain…
– De toute façon, Shabbat servirait de référence.
– Et ces leçons de lecture ? Tu vas aussi leur coller ton alphabet ?
– Pourquoi pas ? Qui craint l’instruction du peuple ?
– Et s’ils enlevaient ta Femme ou ton Fils et menaçaient de les tuer, si tu les dénonces au Prince Héritier ?
– Je ne dénonce personne. La Loi est la Loi, s’énerva Moshé.
– Tu sais, ils ont le bras long ; ils placent leurs hommes aux postes clés, dans l’entourage même de Pharaon.
– Encore “Ils” ! Ces gens-là ont bien un visage, que je sache !
– Non ! ils en ont plusieurs. En ta présence, ils t’encensent, et dans ton dos, ils répandent des horreurs.
– Quand j’y songe … A ma première entrevue chez le Prince Héritier, le Gouverneur et le Ministre étaient équivoques, respectueux du Prince mais hostiles à ma médiation. Moi, je ne savais pas que j’étais hébreu, mais eux si. »
Le nouvel alphabet
Il y eut un silence et Aaron reprit :
« C’est comme l’orage, hier.
– Quoi ?
– Au début, nous avons maudit le Ciel de nous trouver dehors au mauvais moment, mais une fois à l’abri, nous L’avons remercié pour Ses bienfaits. Et pourtant, c’était le même Ciel.
– Bravo Aaron ! C’est ça la différence entre Elohim et Adonaï, entre les forces extérieures, maîtresses de la Vie et de la Mort, et Celui que tu bénis et à Qui tu demandes Sa bénédiction. Tout est dans le regard … mais Elohim et Adonaï ne font qu’Un. Attends un peu, je vais te L’écrire, le Nom d’Adonaï ! »
Le visage de Moshé rayonnait ; il était inspiré, transfiguré par sa découverte. Il cassa une branche d’un buisson et traça quatre lettres dans le sable.
« Voilà Son Nom, YHWH, Adonaï, béni soit-Il ! Quatre lettres, dérisoires, qui disparaîtront au premier souffle de vent. Regarde, le total fait Vingt-six, le double de AED, E’had, Un, treize. Penser YHWH (il épelait Yod Hé Vav Hé), béni soit-Il, implique deux Uniques, celui qui pense et Celui Qui est.
– Et ça se prononce comment ? demanda Aaron, ingénu.
– Malheureux ! Ca ne se prononce pas ! Continue à dire Adonaï ! Les hommes, les peuples, les langages sont différents. Laisse les autres chercher la prononciation d’Adonaï ! elle est impossible ! »
« Bon, je n’insiste pas, reprit Aaron. Écoute, je dois aller au Temple pour la Nouvelle Lune. Nous serons sûrement plus de dix hommes, tu n’es pas obligé de venir. Nous nous retrouverons ce soir au banquet organisé pour ton départ.
– Un mot encore. Regarde YHWH, béni soit le Nom, et YD, Yad, main, Dix et Quatre. Si je combine les deux en ajoutant un D, Dalet, quatrième lettre au quatrième rang, je fabrique YHWDH, Yehoudah, Judah, nom du quatrième frère de Joseph, celui qui convainc les autres de le vendre, plutôt que le tuer : Yehoudah, c’est la main d’Adonaï dans le destin de Joseph…
– Yehoudah rime avec Todah, merci, remarqua Aaron, pressé de partir.
– Raison de plus ! conclut Moshé.
Au banquet, Aaron dit les bénédictions sur le vin et sur le pain que Moshé avait entendues en ville, au dîner de Shabbat, puis passa la parole à son Frère retrouvé. Celui-ci dit la joie qu’il avait eue de faire la connaissance de sa famille et de son peuple, et attribua ce bonheur au repos du septième jour, respecté par les Hébreux et en train de se répandre chez les autres sujets de Pharaon. Il reprit à son compte les paroles du Répétiteur, mettant en garde contre la tentation de prosélytisme : « Pour que l’Egypte adopte vos coutumes, il faut que celles-ci s’imposent d’elles-mêmes, par votre exemple. » Et il en cita deux : la lecture des prières, qu’il espérait faciliter par l’usage de l’alphabet de vingt-deux lettres, et la circoncision au huitième jour : « ni plus tôt, ni plus tard », insista-t-il. Il termina en exprimant l’espoir qu’il avait de revenir un jour avec Séphora et leurs enfants, à la grâce d’Elohim.
Aaron l’embrassa et fit un sermon sur les thèmes de “A quelque chose, malheur est bon” et “Les voies de la Providence sont impénétrables”, dont il ressortait, à la limite, que sans l’idée du Tyran de noyer les petits garçons hébreux (alors qu’en diverses contrées, on noie plutôt les petites filles), jamais son Frère n’aurait eu ce fabuleux destin. Puis, se tournant vers celui-ci, il lui dit avec quelque solennité :
« Moshé, en souvenir de ces retrouvailles, nous voulons te faire un cadeau qui ne soit pas encombrant, que tu puisses emporter dans tes bagages ».
Il se tourna alors vers le Répétiteur, qui apporta une tablette décorée sur laquelle était inscrite, avec l’alphabet de vingt-deux lettres, la bénédiction qu’Aaron avait prononcée à son arrivée, trois versets de trois, cinq et sept mots, de quinze, vingt et vingt-cinq lettres, qui ont été conservés en Nombres 6, 24, 25 et 26 :
YBRKK YHWH WYSMRK
YAR YHWH FNYW ALYK WYENK
YSA YHWH FNYW ALYK WYSM LK SLWM
Les deux frères lurent alors à l’unisson, bras écartés, un bras sur l’épaule de l’autre, sans s’apercevoir que des larmes perlaient aux yeux des auditeurs :
Yevarékhekha Adonaï vaYichmerékha
Yaèr Adonaï Panayv Eléykha viY’hounéka
Yissa Adonaï Panayv Eléykha vaYiassem Lekha Shalom
Le jeudi matin, Moshé et son guide, le Répétiteur, scellèrent à nouveaux leurs ânes. On promit de s’écrire en utilisant le nouvel alphabet. Aaron étreignit Moshé avec affection.
« Cette fois, ce n’est qu’un au revoir, petit Frère.
C’est alors que leur Sœur, la Sage-femme, gâcha tout.
– C’est la quatrième fois que je te lâche dans la nature. La première fois, je t’ai confié au Fleuve ; la deuxième fois à notre Mère pour qu’elle t’allaite ; la troisième fois à la Fille de Pharaon. Aujourd’hui, je te rends à ta Négresse ».
Moshé ressentit une vive douleur à la hanche. Il comprit ainsi qu’un seul mot pouvait blesser.
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