Chapitre 20
Terre sainte
Le mardi, les deux frères avaient prévu d’aller se recueillir sur la sépulture de leur mère. Ils prirent donc la direction de l’Est et du massif que la Bible appelle Sinaï, au-dessus duquel le soleil se levait. Ils portaient de quoi boire et manger. En chemin, les deux frères parlèrent de cette coutume, prier sur la tombe de ses parents. Était-elle propre aux Hébreux ?
Mariage civil
« Mon épouse, qui est du pays de Kouch, avait perdu sa mère, que sa mémoire serve à la bénédiction. Je l’ai accompagnée l’an dernier à la cérémonie de la douzième lune. En ce pays, où on a la peau noire et où j’ai vécu assez longtemps, on honore ses parents décédés et on y marie les jeunes couples publiquement.
– Mais on n’y respecte pas Shabbat. A nous de reconnaître la sagesse des peuples, à eux d’adopter nos semaines. Raconte-moi ton mariage. »
Aaron était confusément contrarié que son frère soit allé chercher son épouse au pays de Kouch mais n’en fit rien paraître. Le chemin devint aride, rocailleux et pentu.
« Les parents des fiancés, parés selon la tradition, leur donnent une grosse mangue, qu’on appelle là-bas le fruit de paradis. Puis ils les conduisent dans une case spéciale, dont ils ferment la porte et les fenêtres. Le temps d’un hymne, ils les ouvrent. Le couple sort, sans la mangue. Le chef de la tribu – c’était le père de la mariée, dans mon cas – explique la loi (elle enfantera dans la douleur, lui gagnera son pain à la sueur de son front…), puis s’adresse au jeune homme :
« As-tu mangé du fruit ?
– Ya, j’ai mangé, et à la jeune fille :
– Wi, j’ai mangé ».
Le fiancé passe une bague à l’index droit de la fiancée, promettant de la protéger comme sa femme, et d’élever ses enfants. Le chef les déclare unis par le mariage. Le couple enlacé salue l’assistance. Et la fête commence, dispendieuse, avec force musique, danses, youyous, boissons et victuailles. Les deux familles font de grands sacrifices, ça coûte les yeux de la tête ».
Au troisième chapitre de la Genèse, YHWH ALHYM, Adonaï Elohim, béni soit-Il et béni soit Son Nom, respectant d’abord le moment d’intimité des amoureux, au verset 8, « circule dans le jardin, au souffle du jour ». Puis Il pose des questions. Les deux réponses, aux versets 12 et 13, s’achèvent par WAKL, VaOkhel, « et j’ai mangé ». Au verset 20, après la lecture des articles du Code civil – « dans la peine tu enfanteras… à la sueur de ton visage tu mangeras du pain… » – l’Adam crie le « nom de sa femme », SM ASTW, Shem Ichto ; c’est EWH, ‘Hawa, Eve, parce qu’elle est AM KL EY, Em Kol ‘Hay, mère de toute vie.
« C’est là », dit Aaron, essoufflé.
Un énorme Rocher se dressait devant eux, et à son pied la tombe, une dalle et une pierre levée, entourée de buissons, entretenus avec soin. La dalle portait une inscription en caractères archaïques, ceux qu’utilisait Aaron : AST EYL Eshet ‘Hayil, « une femme vaillante », comme celle que décrira le Roi Salomon à la fin des Proverbes. Tout autour d’une sorte de clairière, des rochers plus petits formaient des cachettes propices à l’intimité des amoureux.
Buisson ardent
« Notre coutume est de retirer ses sandales », dit Aaron, pénétrant pieds nus dans le cercle de buissons. Moïse fit de même et demanda :
« Pourquoi ici ?
– Notre Mère revenait souvent ici ; elle voulait qu’on l’enterre “auprès de son Rocher, avec ses souvenirs”. Le lieu est connu des promeneurs, on l’appelle aujourd’hui “le Rocher de la femme vaillante”. Il y a des cœurs et des flèches gravés, un peu partout ».
Aaron prit une gourde et arrosa consciencieusement le cercle de buissons. Puis il revint se placer à côté de Moïse, debout, pieds nus, devant la tombe. Les deux frères se recueillirent, observèrent un moment de silence.
Au troisième chapitre de l’Exode, dans l’épisode dit du Buisson Ardent (Burning Bush), au verset 5, YHWH dit à Moïse : « retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ». Terre sainte, ADMT QDS, Adamat Qodesh, est plutôt un « sol séparé ». ADMH, Adamah, Ground, la terre, le sol, la glèbe comme dit Chouraqui, ce n’est pas ARZ, Erets, Earth, Land, la terre, le pays. Et QDS, c’est distingué, séparé, réservé, comme le quartier réservé. D’ailleurs le féminin QDSH, Qedosha, c’est la prostituée sacrée, interdite à Israël en Deutéronome 23, 18.
Le Précepteur était bouleversé, beaucoup plus qu’il ne s’y attendait. Qu’est-ce qui me prouve, pensait-il, que le corps qui est là (et d’abord, y a-t-il un corps ?) soit celui qui m’a porté et qui m’a nourri ? des souvenirs, une ressemblance, un témoignage ? En contact physique avec le sol, il évoquait deux femmes vaillantes, vivant en d’autres lieux, qui lui avaient tout appris. Séphora, bien sûr, et aussi la Fille de Pharaon, sa mère, maintenant retirée dans un béguinage du Plat Pays, non loin de la Capitale, à qui il rendait régulièrement visite avec Gershom. « Gershom ? Que lui demanderai-je d’inscrire sur ma tombe ? À moins que, comme mon Père, je n’ai pas de tombe ? » Et il épela ces mots AYS, Ich, homme – ASH, Ichah’, femme – AST, Echet, épouse – tous formés sur AS, Ech, feu… flamme que l’amour ranime avec la vie, de génération en génération, et qui jamais ne s’éteint…
Une brève bénédiction d’Aaron, Baroukh Shem Adonaï, Béni soit le Nom d’Adonaï, arracha le Précepteur à ses méditations. Il y avait là un tas de cailloux, manifestement aménagé à cet effet. « Une autre coutume est de marquer son passage en déposant deux cailloux sur la tombe, souvenir du temps où un tombeau était signalé par deux pierres dressées » dit Aaron en joignant le geste à la parole. Son frère fit de même ; il ajouta deux cailloux à ceux des passants (‘Ivrim ?) précédents. Et ils remirent leurs sandales.
Des nuages s’étaient accumulés, l’orage menaçait. Ils pressèrent le pas, redescendant vers le couchant, ŒRB, ‘Erev. Le Précepteur demanda :
« Toi qui connais les légendes, quelles sont celles des Hébreux ? D’où venaient-ils? Enterraient-ils leurs morts ?
– On dit que les premiers Hébreux vivaient “au-delà du Fleuve”, en Méso-Potamie, le pays au milieu des Fleuves. Après un long périple, ils seraient venus s’établir avec leurs troupeaux au pays de Canaan, au-delà du désert et des montagnes qui sont derrière nous, en un lieu que les indigènes appellent Hébron. Leur chef y aurait acheté un terrain pour y creuser son tombeau. Nous, nous appelons l’endroit Qiriat-Arba’, le village des Quatre.
– Quatre quoi ?
– Il y a plusieurs interprétations. La plus courante est celle des Quatre Pères. Le tombeau aura servi à plusieurs générations.
Le Précepteur réfléchissait. Après un silence, il proposa :
– Et pourquoi pas les quatre points cardinaux ? Je connais des Quatre-routes, des Quatre-chemins, des Quatre-vents… Tout tombeau, celui dont nous venons comme celui dont tu parles, est forcément un point de repère.
Des lieux-dits parisiens s’appellent Tombe Issoire, Croix Nivert ou Croix Catelan, sans qu’on ne sache plus qui étaient Issoire, Nivert ou Catelan, ni où était leur tombe. Le chiffre Quatre, ‘Arba, symbolise à la fois le cycle et le pôle, où tout converge, d’où tout repart, autour duquel on tourne pour revenir indéfiniment à son point de départ, d’où l’on parle URBi et ORBi …
« ‘Hevrone, Hébron, avec BR, et ‘Arba, avec RB, c’est le même lieu. Le lieu où nous sommes allés ce matin, et celui dont nous revenons, c’est le même. Mets un mur, Qyr, entre ceux qui disent ‘Hevrone et ceux qui disent Arba, ils sont au même endroit. »
Elohim et Adonaï, c’est Le Même. Un lieu peut porter plusieurs noms, comme Byzance et Constantinople, une personne peut avoir plusieurs noms, comme Bonaparte et Napoléon. En Genèse 23,2, Moïse précise : « QRYT-ARBŒ, Qiriat-Arba, où mourut Sarah, c’est ‘Hevrone EBRWN ».
Puissances de Deux
Le tonnerre gronda, la pluie se mit à tomber violemment, faisant éclore de multiples germes d’herbe. Trempés en un instant, les deux Frères avisèrent une remise de berger et coururent s’y mettre à l’abri. Aaron rendit grâce à Adonaï pour la pluie bienfaisante. Puis ils attendirent la fin du déluge. Quarante jours et quarante nuits ? Cela parut interminable, mais finalement un superbe arc-en-ciel se forma dans la nuée, enjambant le Sinaï. Aaron rendit grâce pour l’arc-en-ciel, signe de la mesure que le Tout-Puissant, AL SDY, El Shadaï, met désormais à Sa puissance.
Le Précepteur regardait les petites pousses d’herbe proliférer. La pluie se répandait, de la verdure apparaissait ici et là. Si une cellule fécondée au premier jour se dédouble, elle en forme deux le deuxième jour, quatre le troisième jour, huit le quatrième jour, seize le cinquième jour, trente-deux le sixième jour, soixante-quatre le septième jour et cent-vingt-huit le huitième jour. Deux puissance sept, c’est 128. La circoncision se fait au huitième jour. Le prépuce enlevé symbolise un remboursement, le reversement à la Nature de la goutte initiale, en somme une taxe, un droit de péage, un prélèvement obligatoire. Des 128 cellules, il n’en reste plus que 127. Genèse 23,1 insiste : « Cent ans et Vingt ans et Sept ans, telles furent les années de la vie de Sarah ». Deux puissance Sept moins Un égale 127, Un Deux Sept.
Le Précepteur jonglait avec les puissances de Deux. Qyriat Arba, village des Quatre, c’est ‘Hevrone EBRWN, avec un E, ‘Het, Huitième lettre, où la négociation se nouera entre Abraham et les fils de ‘Het, BNY ET, Bné ‘Het, à propos du champ et de la grotte où sera enterrée Sarah. Noé, NE, Noun ‘Het, sera l’ancêtre de Eber, ŒBR (comme ŒBR, ‘Avar, passer, avec un ‘Ayin, Œ, Seizième lettre) et celui-ci l’ancêtre d’Abram l’Hébreu, ABRM HŒBRY. Il y a le Fils de Noun, il y a les Fils de ‘Het, mais y eut-il jamais quelqu’un qui se soit appelé N, Noun, ou E, ‘Het, avec une seule lettre ?
Le prix payé par Abraham pour le champ et la grotte fut de Quatre cents sicles (SQL, Sheqel) d’argent “au cours du marchand” (ŒBR, ‘Over, littéralement “passant” chez le marchand). Comme l’hébreu passe de bouche à oreille, l’argent passe de main en main. Le Texte est formel : les premiers occupants du pays de Canaan n’étaient ni les Hébreux, avec BR, ni les Arabes, avec RB. C’était les Hittites, les Fils de ‘Het.
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