Chapitre 19
Trois piliers
« Appelle-moi Moshé !
– Appelle-moi Aron ! »
Donner un nom
Le Précepteur expliqua à son frère la genèse de ce nom, qu’il s’était attribué lui-même ; il avait déduit Mses, créé, de Ra-Mses et de Thout-Mses, puis il avait écrit MSH, inverse de HSM, HaShem, le Nom. Son frère lui expliqua en retour qu’Aron, armoire, était le surnom que sa sœur et ses camarades lui avaient donné dès son enfance pour moquer sa manie des collections – de fleurs, de papillons, de pierres, de coquillages – qu’il rangeait dans des boites et des armoires de bois, manie qui s’était prolongée dans son âge adulte avec sa collection d’écrits et de légendes de toutes origines. En hébreu moderne, Aron l’armoire s’écrit ARWN ; le mot ARN tout court se prononce Oren, désigne le pin et est utilisé comme prénom. Dans la Bible, Moïse utilise Aron ARN pour l’armoire contenant les Tables de la Loi, en fait un coffre portatif, connu sous le nom d’« Arche d’Alliance », plus précisément « Arche du Témoignage » ARN HŒDT, Aron Ha’Edat. Et il écrit Aaron AHRN, sans en expliquer le sens (43).
Aaron confia que c’était une chance pour lui d’avoir été, toujours et par tous, désigné par le même nom. Il encourageait d’ailleurs les jeunes parents – leur Sœur la Sage-Femme en faisait autant – à choisir ensemble un nom de garçon dès avant la naissance, pour l’annoncer publiquement dès la circoncision au huitième jour. Ils avaient un peu plus de temps pour une fille. A ceux qui hésitaient sur le nom à choisir, pour garçon ou fille, il présentait ses collections – de fleurs, de papillons, de pierres, de coquillages…
« On ne peut vraiment plus douter que nous soyons frères ! » , s’amusa le Précepteur. Lui aussi était collectionneur, mais de noms. Il avait complété sa collection sur le bateau qui les emmenait, Séphora et lui, de la Capitale au Delta. Et lui aussi avait réfléchi à l’importance du nom unique, devant le bégaiement du Petit Prince, perturbé par de trop nombreux noms.
« Ses parents ne sont-ils pas frère et sœur ? demanda Aaron.
– BeEmet, c’est vrai, cela ajoute à ses problèmes. Il m’a fait une réflexion, devant la fresque de Tsafnat-Paneakh, sur ces frères qui n’avaient pas la même mère… Et vous, quel souvenir avez-vous, du futur Vizir vendu par ses frères ? Aaron fit la moue :
– Ici, tout le monde connaît cette histoire, elle explique notre présence au pays de Goshène et alimente notre vœu d’un retour en Canaan. Mais il y a beaucoup de variantes. Ton Petit Prince a raison, en fait c’est une réflexion universelle sur ce qu’est un frère. – Le héros de l’histoire, je l’appelle Joseph, “celui qui s’ajoute”.
– Nous, nous l’appelons “le Préféré”. Mais je te comprends. Tout cadet est d’abord un enfant qui s’ajoute à ceux déjà nés. Pour eux, c’est un trublion. Moi, j’ai dû être content quand notre mère t’a mis à l’eau. Cela me débarrassait d’un rival ».
Pour atténuer ce que cette remarque pouvait avoir de déplacé, eu égard à la situation tragique qu’elle évoquait, il l’accompagna d’un grand rire et d’une bourrade affectueuse. Mais le Précepteur haussa les épaules. Il marmonna : Hevel, HBL, “Buée”… mot qui reviendra au deuxième verset de l’Ecclésiaste, Hevel Hevelim … Hakol Hevel, HBL HBLYM … HKL HBL, « Vanité des vanités, tout est vanité ». Hevel, c’est l’évanescent, ce sera justement Abel, le nom du Premier Frère, qui “s’ajoute” à Caïn et qui n’a d’autre fonction que de susciter la jalousie de son Aîné et de disparaître.
Entre hommes
Là-dessus, le Précepteur revint sur un détail qui l’avait frappé :
« Tu as parlé de la circoncision au huitième jour. Pourquoi cette précision ? Ne suffit-il pas de pratiquer la circoncision, disons dans le mois de la naissance, selon la santé du petit garçon ?
Cela déclencha une violente tirade d’Aaron, soudain véhément :
– Tu n’as rien compris ! notre peuple se définit par la division du temps en semaines de sept jours ! Il est fondamental de marquer la première semaine du petit garçon ! Les filles, elles n’ont pas besoin, elles auront leurs règles toutes les quatre semaines … La circoncision scelle certes l’alliance du père avec son fils, y compris dans les familles égyptiennes qui la pratiquent au voisinage de la naissance, mais seule la circoncision au huitième jour, en plus, scelle l’alliance du petit garçon et de ses parents avec leur peuple, avec leurs ancêtres…
Il s’arrêta, essoufflé, puis reprit :
– Tu comprends, BN, Ben, fils, est de la même famille que BNH, Banah, construire ; BT, Bat, fille, de la même famille que BYT, Bayt, maison. Toute construction, toute maison doit reposer sur des bases solides. Quand un enfant sait qui sont ses père et mère et que la société le lui confirme, cela lui permet toute sa vie d’être bien dans sa tête, de vivre en paix avec lui-même(44). Notre peuple repose certes sur le retour du septième jour mais aussi sur la circoncision au huitième jour. »
Après cette longue explication, la conversation des deux frères prit un tour plus précis. Ils évoquèrent les enfants abandonnés, y compris les privilégiés qui peuplaient les temples de Thout, qui ne connaîtraient jamais leurs parents biologiques… Même chez les Hébreux, ce n’était pas gagné…
« Il y a chez nous des garçons qui séduisent de naïves jeunes filles et les abandonnent, sans se préoccuper de savoir si elles étaient enceintes… Heureuses sont celles qui trouvent un mari pour reconnaître l’enfant qu’elles portent ! J’en ai déjà vu de belles ! notre Sœur prétend que sur dix premiers-nés, il y en a au moins un qui n’est pas du mari de sa mère ! ».
Ils évoquèrent aussi les origines sexuelles de deux coutumes passées dans les mœurs, le rouge à lèvres et la bague au doigt… Ils parlèrent oies blanches et prostituées, sacrées ou non. Ils rirent à une histoire préfigurant celle que mettra en scène Etienne Chatiliez, dans La vie est un long fleuve tranquille, quand la bonne de Madame Le Quesnoy, enceinte jusqu’aux dents, se répand en dénégations : « Mais Madame, j’vous l’jure, je n’ai jamais couché avec un garçon ! ».
Il y avait aussi celle du médecin, examinant une patiente, disant
« Madame, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer
– Non, Mademoiselle
– Dans ce cas, Mademoiselle, c’est une mauvaise nouvelle. »
Redevenant sérieux, le Précepteur avança que l’annonce de la première grossesse faisait en quelque sorte “changer de nom”, changer de statut, tout à la fois le père et la mère. Ils étaient fils et fille jusque là, et devenaient mari et femme à cet instant de l’Annonciation. Quel père est sûr de sa paternité ? Quand une femme annonce à un homme qu’elle est enceinte, celui-ci rit-il de bon coeur, ou non ? Pour finir les deux frères convinrent que tous les enfants, au moins les garçons premier-nés, devraient s’appeler Its’haq YZEQ, « On rira ». En général, on se réjouit de l’arrivée du nouveau-né. Mais il y a souvent des raisons de douter – et de se moquer – des paternités officielles.
Être et avoir
« Viens, je vais te montrer ma “bibliothèque” ; c’est un mot ionien(45), c’est l’armoire où on range des Sefarim, des rouleaux ».
Aaron conduisit son frère dans un bâtiment assez vaste, divisé en plusieurs salles de travail munies chacune d’un lutrin. Sur les murs, des rayonnages et des tiroirs contenaient nombre de tablettes et rouleaux, beaucoup plus variés que dans les bureaux de l’Orfèvre. La logique des rangements n’était pas claire : par support ? par taille ? ou par origine ? Aaron s’y retrouvait. Il désigna un rouleau aux caractères inconnus de son frère.
« Tiens, à propos d’Ioniens, voici l’histoire d’Œdipe. Cela veut dire le gras, “l’adipeux”. C’est un enfant abandonné parce qu’un oracle prédit qu’il tuera son père. Et il finit, en effet, par tuer son père, Laïos. Il épouse aussi sa Mère, Jocaste. Et il ne reconnaît plus sa fille, Antigone, parce qu’il est aveugle … ; Aaron marqua un temps d’arrêt … et qu’elle est sa sœur ».
Aaron saisit une autre tablette, écrite en autres caractères.
« C’est de l’écriture gothique, expliqua-t-il. Une sorte de grammaire. J’ai une théorie selon laquelle toutes les langues humaines sont sœurs, dérivant d’une même origine et de mythes universels. Sais-tu comment le peuple d’Ashkenaz (46) dit “J’ai”, du verbe “avoir”, et “Je suis”, du verbe “être” ?
– Comment le saurais-je ?
– “J’ai”, c’est Ich hab’, comme qui dirait en hébreu “Homme le Père” et “Je suis”, c’est “Ich bin”, comme qui dirait “Homme Fils”. Tu comprends, pour être père, il faut “avoir” un fils. Et chaque homme, dès sa naissance, “est” forcément un fils !
Être et avoir ! Ich, c’est l’homme, l’individu, et son féminin, Ichah’, c’est la femme. Moïse écrira Ich AYS, un Yod au milieu de AS, Ech, feu. Et il écrira Ichah’ ASH, un Hé en dehors du feu, comme il est écrit en Genèse, 2, 23 : « A celle-ci il sera crié femme QRA YSH Qaré Ichah, car de l’homme KY MAYS Ky MéIch elle est prise ». Mais AYS Ich, l’homme, l’individu, ce n’est pas ADM Adame, l’Homme, l’espèce. Les deux mots sont en Genèse 4, 1 : L’Homme (HADM, HaAdame) connut Eve, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn (QYN) et elle dit : J’ai acquis (QNYTY, Qanyiti) un homme (AYS, Ich) de par YHWH.
Pour l’heure, le Précepteur était saisi. Mais c’est bien sûr ! Cet alphabet, doté d’un ordre, qu’il avait mis au point avec l’Instituteur pour les enfants de la bonne société de la Capitale, il fallait d’abord que le peuple hébreu l’adopte ! Au repos du Septième jour, à la circoncision du Huitième jour, il allait ajouter l’alphabet de Vingt-deux lettres… Tout exalté, il dit à Aaron :
« Shabbat dernier, le Répétiteur m’a expliqué que vous utilisiez une cinquantaine de caractères, et que vous commenciez l’étude de l’écriture par quelques mots simples, Yad, Dam, Maym…
– Oui, et alors ?
– Avec un jeune collègue enseignant, je me contente de 22 lettres, qui servent aussi de chiffres. Je m’en suis servi pour ma collection de noms sur le bateau, et lui nous a écrit un courrier qui nous a rattrapés, ma femme et moi. Je vais te montrer. »
Un nouveau jouet
Moshé se dirigea vers un lutrin, prit une feuille de papyrus vierge dans un tiroir et se saisit d’un calame. Il écrivit et énonça les 22 lettres, dans l’ordre alphabétique, en trois lignes de neuf, neuf et quatre lettres. Puis il montra leurs rangs, de un à vingt-deux, et leurs valeurs, de un à neuf, de dix à nonante, de cent à quatre cents. Il commença par A et B, insista sur le D, au rang quatre, à cause du mot Yad, YD et des quatre doigts opposés au pouce ; sur le H, au rang cinq, qui sert d’article ; sur le W au rang six, qui relie les mots ; sur le Y, au rang dix, qui exprime le futur ; sur le N, le Noun, comme la “soupe originelle” des théories égyptiennes, au quatorzième rang et de valeur cinquante ; sur le Œ, au seizième rang et de valeur septante, adapté du hiéroglyphe égyptien en forme d’œil ; sur le R, au vingtième rang, de valeur décuple deux-cents ; sur le S, au vingt-et-unième rang, qui, répété SS, écrivait le mot Chèch, Six, dont la somme des rangs était Quarante-deux, six fois sept, et la somme des valeurs Six cents. Il écrivit enfin en grosses lettres : YHY AWR, fit remarquer que ces deux mots avaient pour somme des rangs Vingt-cinq et Vingt-Sept, soit au total Cinquante-deux comme les semaines de l’année, puis posa son calame et proclama, rayonnant et triomphant, Yehi ‘Or « Que la Lumière soit ! ».
Aaron était éberlué, effaré. Sa première question fut :
« Où as-tu été chercher tout ça ? »
Cela libéra le Précepteur, qui lui expliqua tout : la mission confiée par le Prince héritier, la dispute avec Séphora, l’école de Gershom, les leçons de son ancien Professeur, musicien spécialiste des cycles du Soleil, de la Lune et de la Femme, les trouvailles de l’Instituteur…. Aaron fit des objections. Il cita des mots pour lesquels il faudrait d’autres lettres que les vingt-deux retenues par son frère. Mais celui-ci trouva des orthographes satisfaisantes.
Aaron se piqua au jeu. Ensemble les deux frères, comme des gamins inaugurant un nouveau jouet. s’amusèrent à écrire d’autres mots, comme MBWL, Maboul, Déluge, emprunté à la légende de Gilgamesh ; ils rapprochèrent AE, A’h, “frère”, de AED, E’had, “un”, de AER, A’her’, “autre” et de AERY, A’haréy , “après” ; ils écrivirent le mot ŒBRY, ‘Ivri, hébreu, du verbe ŒBR, ‘Avar, passer : l’Hébreu, c’est un passeur… ou un passant ?
« Dis-moi, vendredi soir dernier, mon hôte l’Orfèvre m’a dit de t’interroger sur le mot Yeshou’ah, qu’il a utilisé dans un toast en l’honneur de la maison de Pharaon.
– Ah Yeshou’ah, oui, je me souviens. Ce fut le sujet de notre conversation, lors d’un récent marché aux pierres précieuses. Je lui disais de n’utiliser ce mot qu’à bon escient. Beaucoup d’Hébreux l’emploient à tort et à travers. Comme, dans les cas graves, on fait des invocations à Adonay Yeshou’ah, il y a des gens pour croire que Yeshou’ah, ou El Yeshou’ah, dieu du Salut, c’est le Nom d’Adonaï. D’autant que la prononciation du mot Yechou’ah ressemble à celle du nom d’Isis, la déesse égyptienne. »
Moïse réservera le mot Yeshou’ah au salut collectif, ou plutôt au salut individuel qui résulte du salut collectif. En Exode 15, 2, après la miraculeuse traversée de la Mer des Roseaux, YM XWF, Yam Souf, que nous appelons Mer Rouge, voyant leurs poursuivants s’abîmer dans les flots, les Enfants d’Israël entonnent un chant d’allégresse qui magnifie l’Eternel : WYHY LY LYSWŒH, Vayehy Li liYeshou’ah « Il est pour moi pour le Salut ». Pour moi, pas pour nous…
Pour comble de complications, en Nombres 13, 17, Moïse, Auteur, indique que Moïse, Libérateur, transforme Osée, fils de Noun, Hoché’a ben Noun, HWSŒ BN NWN, en Josué, Yehoshou’a, YHWSŒ. Ces noms se terminent par Ayn Œ, sans Hé, H, et ils ont les deux lettres Vav W et Shin S dans cet ordre, tandis que Yeshou’ah, le Salut, les a dans l’ordre SW. De quoi s’y perdre…
C’est alors qu’Aaron lui posa la question :
« Et toi, comment crois-tu qu’Il s’appelle, Adonaï ? Mah Shemo, Quoi Son Nom ? »
Notes
43. Le nom d’Aaron apparaît en Exode 4, 14 : La colère de YHWH s’enflamma contre Moïse, et Il dit : N’y a-t-il pas ton frère Aaron ton frère le lévite (AHRN AEYK HLWY, Aharone A’hikha HaLévi )?
44. Le Quatrième Commandement disposera « Honore ton père et ta mère (KBD AT-ABYK WAT-AMK, Kavéd Ète-Avikha VeÈte-Imèkha), de façon que (LMŒN, Lema’ane) tes jours se prolongent sur la terre que YHWH ton Elohim te donne ».
45. YWN, Yawan, fils de Japhet YFT et ancêtre traditionnel des Grecs, est nommé en Genèse 10, 2 et 4
46. ASKNÇ, Ashkenaz, petit-fils de Japhet et ancêtre traditionnel des Germains, est nommé en Genèse 10,3
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