Chapitre 18

Le Frère et la Sœur

Le dimanche, Précepteur et Répétiteur se levèrent de bon matin, sellèrent leurs ânes et prirent le chemin du pays de Goshène. Ils firent quelques détours pour contourner les villages, passer au large des chantiers de travaux publics et laisser au loin temples, pyramides et colosses. Des passeurs leur firent traverser contre paiement plusieurs bras du Nil, sur des barques à fond plat. Deux fois ils furent cependant contrôlés par des miliciens de Pharaon, à la recherche d’émeutiers du septième jour. Le Répétiteur s’était chargé d’un attirail d’échantillons et de documents, qui lui donnait les apparences d’un commerçant en pierres et bijoux, accompagné d’un client princier. Les soldats les saluèrent avec respect.

Sauvé des eaux

« Que penses-tu, toi, de cette révolte pour le repos du septième jour ? demanda le Précepteur, lorsqu’ils furent hors de portée de toute oreille.
– Il faut laisser faire les choses.
– Mais encore ?
– Il faudra bien qu’un jour pays de lune et pays de soleil unifient leurs pratiques. Pour que l’Egypte entière choisisse celle des Hébreux, il faut que celle-ci s’impose par notre exemple. Soyons fermes, respectons-la sans faille. Le repos du septième jour ne sera pas imposé par la force.
– Ainsi, la révolte est injustifiée ?
– Le statut des esclaves est une chose, le repos du septième jour en est une autre. La première relève de la loi actuelle, la seconde d’une loi future. »

Le Précepteur raconta alors qu’à l’école de Gershom, le Directeur, qui n’était pas hébreu, avait institué le repos du septième jour, mais en le décomptant à sa façon. Puis, à mots couverts, il laissa entendre qu’un Pharaon, celui-ci ou un autre, pourrait instituer le repos du septième jour dans la Haute et dans la Basse-Egypte. Impressionné par cette perspective, le Répétiteur garda quelque temps le silence. Puis, tout à trac, il changea de sujet :

« Sais-tu que ton Frère parle souvent de toi ?
– Comment ça ? Connaît-il seulement mon existence ?
– Bien sûr ! Il t’appelle “Sauvé des Eaux”. Sais-tu qui fut ta nourrice ?
– Comment veux-tu que je le sache ? Le sais-tu, toi ?
– Tout le monde le sait, au pays de Goshène ! »

Le Répétiteur rappela alors au Précepteur le temps de la Tyrannie, quand l’Envahisseur faisait régner la Terreur sur le Delta ; puis il raconta en termes simples l’histoire qui, avec le souvenir du deuxième rêve du petit Prince, a nourri Exode 2, versets 1 à 10 :
« Un homme de la maison de Lévi va prendre une fille de Lévi. Enceinte, la femme enfante un fils. Elle le voit parfait (KY tWB, Ki-Tov, certes bon) ; elle le dissimule trois lunes. Mais elle ne peut le dissimuler encore, elle prend pour lui une caisse de papyrus ; elle la bitume de bitume et de poix ; elle y met l’enfant et la met dans les roseaux, sur la rive du Fleuve. Sa sœur se poste au loin pour savoir ce qui lui arriverait. Or la fille de Pharaon descend se baigner dans le Fleuve, ses suivantes vont sur la rive. Elle voit la caisse (HTBH, HaTebah) parmi les roseaux ; elle envoie vérifier et la prendre. Elle l’ouvre et voit l’enfant : un garçon pleure ! Elle compatit pour lui et dit : ” Il est des enfants des Hébreux (MYLDY HŒBRYM, MiYaledéi Ha’Ivrim’). ” Sa sœur dit à la fille de Pharaon : “Irai-je appeler pour toi une femme nourrice parmi les Hébreux, qui nourrira pour toi l’enfant ? La fille de Pharaon lui dit : « va ». La jeune fille (HŒLMH, Ha’Almah) appelle la mère de l’enfant. La fille de Pharaon lui dit : “Va avec cet enfant et nourris-le pour moi, je te donnerai ton salaire.” La femme prend l’enfant et le nourrit. L’enfant grandit, elle l’amène à la fille de Pharaon. C’est pour elle comme un fils. Elle crie son nom : Moshé (MSH). Elle dit : oui de l’eau je l’ai tiré (MSYTHW, Meshytiou) »

Dans ce récit, l’auteur a fusionné la vie intra- et extra-utérine, et détaillé les trois fonctions maternelles – biologique, adoptive, nourricière – à partir de sa propre expérience, qui est celle de tous les pères témoins de la grossesse de leur épouse et de la naissance de leur aîné : « elle le voit parfait », c’était Séphora, à la naissance de Gershom, qui vérifiait éperdue le nombre de doigts et d’orteils, et aussi le sexe, du petit être luisant qu’on lui avait mis sur le ventre, et qui demandait inquiète à la sage-femme si “tout est normal”. « Elle le dissimule trois lunes », c’est le début de toute grossesse : qui pourrait deviner, en ce moment, que Séphora est à nouveau enceinte ? Quant aux transferts du futur Moïse, aller-retour, entre sa mère et la fille de Pharaon, ils symbolisent notre destin à tous, d’abord choyés in-utero, ensuite mis « au monde » puis à la mamelle. La caisse, TBH Tebah, qui flotte sur le Nil, figure l’embryon flottant dans le liquide amniotique : c’est aussi la caisse dans laquelle Noé embarque sa propre famille et les couples des animaux sexués et que nous appelons « Arche ». Noé en son arche emporte la loi biologique, Moïse en sa nacelle emporte la loi morale, copiée, lue et enseignée pour les siècles des siècles.

La Sage-femme

Le Précepteur, qui se faisait peu à peu à l’idée, depuis deux jours, qu’il avait un Frère, devait maintenant admettre qu’il avait aussi une Sœur ; une Soeur aînée, qui était déjà grande quand il n’était qu’un nourrisson.

« Dis-moi, nos … parents, je veux dire ceux de mon « Frère » et moi, sont-ils encore de ce monde ?
– Hélas, MonSeigneur, que leur mémoire serve à la bénédiction. Chacun sait, chez nous, que ton Père fut héroïque ; il est mort pour le Peuple, dans les combats de la Résistance au tyran. Nul ne sait où il est enterré, ni même s’il a été enterré. Ta Mère a eu la joie de connaître la Libération et a survécu, élevant courageusement ton Frère et ta Sœur, mais inconsolable d’avoir perdu son mari et son plus jeune fils. Chaque jour de sa vie, elle attendait votre retour, à tous les deux. Sa tombe est devenue lieu de pèlerinage…
– Il faudra que je m’y recueille… Et cette jeune fille, ma sœur aînée si j’ai bien compris, sais-tu ce qu’elle est devenue ?
– C’est la sage-femme du pays de Goshène »

La sage-femme… MYLDH, Meyaledah. Le premier chapitre de l’Exode, qui précède celui dont nous parlons, ne cite pas moins de six fois les Meyaledot, les accoucheuses, féminin pluriel de Meyaled, MYLD, accoucheur. Le Précepteur était fasciné par ce mot fait d’un M initial et de YLD, Yeled, enfant. Mah, c’est la question, quoi ? MYLD, c’est d’abord la question au gynécologue : y-a-t-il un enfant ? Ce sont ensuite les questions à l’obstétricien : l’enfant est-il vivant, l’enfant est-il normal? Cela lui rappelait sa dispute avec Séphora et la tendre question qu’il lui avait posée : « Alors, Mama, tu es enceinte ou non ? ». Elle lui rappelait aussi son insomnie, quand il avait compris que la vie des femmes n’était que questionnements successifs…

Le Précepteur se rappela qu’en additionnant les valeurs, AB, père, 3, plus AM, mère, 1+40 = 41, cela fait YLD, enfant, 10+30+4=44. Avec le M, qui vaut 40, en plus, MYLD, Meyaled accoucheur, a une somme des valeurs égale à 84, douze fois sept, comme YDŒ, Yada’, “connaître” au sens biblique. Par ailleurs, en additionnant les rangs de YLD, 10+12+4, on obtient 26, deux fois treize, et avec le M, qui est au treizième rang, MYLD totalise 39, trois fois treize, comme HSM, HaShem et MSH, Moshé. Pour qu’il y ait père, mère et fils, il faut aussi un accoucheur, ou une accoucheuse, béni soit-Il ou -Elle.

En français, ni le mot « accoucheuse », ni le mot « sage-femme » n’ont de rapport avec le mot « enfant ». En hébreu, Meyaled, MYLD, accoucheur, c’est quelque chose comme « celui dont vient l’enfant ». Le Précepteur devait généraliser le procédé :
* QDS, Qodech, sainteté et QDWS, Qadoch, saint, d’où MQDS, Miqdach, le sanctuaire, d’où vient la sainteté.
* GDL, Godel, grandeur et GDWL, Gadol, grand, d’où MGDL, Tour (dont MGDL BBL, Migdal Babel), d’où vient la grandeur (sur MGDL, Migdal, sera formé le nom de Magdala, bourg doté d’une tour, et de Madeleine, qui vient de Magdala).
* DBR, Daber, Parole et Dabar, parler, d’où MDBR, Midbar, Désert, Lieu d’où vient la Parole. A propos, la somme des rangs de DBR, Daber, est 26, 2+4+20 et de MDBR, 39.

Son Père était mort pour le Peuple… Sa Mère avait cultivé la mémoire de son mari… Sa grande Sœur, qui l’avait sauvé, était sage-femme ! De sa méditation, le Précepteur devait déduire les noms des parents de Moïse, qu’il inscrivit en Nombres 26, 59 « La femme d’Amram, ŒMRM, se nommait Yokébed, YWKBD, fille de Lévi, qui lui était née en Égypte. Elle donna à ‘Amram Aaron AHRN, Moïse MSH et Myriam, MRYM, leur sœur ». ŒM-RM, ‘Amram, c’est “Peuple en haut”, comme AB-RM, Abram, “Père en haut”. YWKBD est formé sur le verbe KBD (valeur 26), celui du Commandement KBD AT-ABYK WAT-AMK Kaved Ète-Avykha Veète-Imékha, « Honore, glorifie ton Père et ta Mère ». YWKBD, Yokébed, c’est celle que Dieu glorifie.

Le Grand Prêtre

MN HMYM, Min haMaym, « des eaux » je l’ai tiré, dit le Texte. Le Grand Rabbin Sitruk aime à faire remarquer qu’en toutes langues, le mot “eau”, marque l’étonnement : Oh ? ; en anglais What ? Water ; en allemand, Was ? Wasser ; en « latin » Quoi ? Aqua. Quoi de plus surprenant que la naissance d’un enfant ?

‘Almah, ŒLMH, la jeune fille… Dans la Torah, le mot apparaît une autre fois, en Genèse 24, 43-44, quand le serviteur d’Abraham fixe les règles du jeu qui va désigner Rébecca pour fiancée d’Isaac. « Je me tiens près de la source; la jeune fille (HŒLMH, Ha’Almah’) qui sortira pour puiser, à qui je dirai : “S’il te plaît, donne-moi à boire un peu d’eau de ta cruche” et qui me dira “Bois toi-même, et je puiserai aussi pour tes chameaux”, que celle-là soit la femme que l’Éternel a destinée au fils de mon Seigneur. »

Il est de ce mot une autre occurrence, Isaïe 7,14, appelée à une grande notoriété. « C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici, la jeune femme est enceinte (HŒLMH HRH, Ha’Almah’ Harah), elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel ». Pourquoi a-t-on traduit ici ŒLMH, ‘Almah, par “vierge” ? Rebecca, vierge au moment de sa désignation par Eliézer, est ensuite, fort naturellement, enceinte des jumeaux Esaü et Jacob. En revanche, on ne connaît ni mari, ni enfant à la sœur de Moïse. Toujours est-il que le Coran, en ses sourates 3 et 19, fait de Myriam, fille d’Amram, tout à la fois la sœur de Moïse (Moussa) et la mère de Jésus (Issa)(42).

« Ma Sœur est plus âgée que moi. Et mon Frère ? Parle-moi de lui. – Il devait avoir trois ans à ta naissance. Comme l’Orfèvre te l’a expliqué, il collectionne les documents écrits, tablettes, pierres gravées, papyrus, soit qu’il les obtienne de voyageurs, soit qu’il les envoie chercher ou acheter, soit qu’il les transcrive lui-même à partir de récits qu’il entend ou qu’il sollicite. Il est notre référence pour nos rites et nos traditions ; il est aussi notre juge, en cas de contestations entre Hébreux. Il a été élu Grand Prêtre, Cohen Gadol, KHN GDWL (Cohen, KHN, titre qui sera universellement porté, de Gengis Khan à l’Aga Khan). »

Le soleil se couchait derrière eux, éclairant au loin les montagnes du Sinaï. Des habitations apparurent. Des herbages, des étangs poissonneux remplaçaient la pierraille et les marécages. Moutons et chèvres, et même des vaches, rentraient à l’étable. Les canaux d’irrigation étaient mieux entretenus, dessinant de petits jardins, souvent agrémentés de fleurs. Des torches vinrent les escorter. Des enfants virevoltèrent autour de leurs montures, criant de l’un à l’autre : « Les voilà, les voilà ! ». Le Répétiteur faisait signe à certains. Il y eut des exclamations : « Qu’est-ce qu’il ressemble au Cohen Gadol ! » Fendant la foule, ils se frayèrent un chemin jusqu’au centre du bourg, où les attendaient les femmes autour d’une matrone, les hommes autour d’un gaillard de belle stature, à la barbe fleurie, portant tiare et enveloppé dans un châle blanc tissé de rayures bleues. Quand les voyageurs furent à portée de voix, le Frère et Sosie du Précepteur saisit les coins de son châle, ornés de franges, étendit les bras et s’écria :

« Béni soit le Gardien de mon Frère ! », HaShomer A’hy, HSMR AEY, repris dans la célèbre question de Caïn, en Genèse 4,9. Puis d’un geste ample, enveloppant la foule soudain attentive, il prononça la bénédiction que ses descendants, les Cohanim – du moins ceux qui se considèrent comme tels – prononcent jusqu’à nos jours en chaque assemblée du peuple juif :
Yevarékhekha Adonaï vaYichmerékha
Yaèr Adonaï Panayv Eléykha viY’hounéka
Yissa Adonaï Panayv Eléykha vaYiassem Lekha Shalom
Qu’Adonaï te bénisse et te garde !
Qu’Adonaï fasse pour toi rayonner Sa face et te fasse grâce !
Qu’Adonaï te découvre Sa face et t’apporte la paix ! » .

Trois fois, la foule, hommes, femmes, enfants, répondit d’une seule voix : « Amen ! »

Notes

42. Sur les Marie du Nouveau Testament, on lira dans la collection “L’Infini” de la nrf, dirigée par Philippe Sollers, ‘’Portrait d’Israël en jeune fille – Genèse de Marie’’, par Sandrick Le Maguer (Gallimard, 2008).


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