Chapitre 17
Lire et écrire
Séphora avait retrouvé dans le repas du vendredi soir quelque chose de la petite cérémonie qu’ils avaient organisée le soir où elle avait su qu’elle était enceinte, le Précepteur retrouva dans la journée du Shabbat quelque chose de l’atmosphère studieuse des jours où, avec l’Instituteur, ils avaient mis en ordre les vingt-deux lettres. Dès le matin, l’Orfèvre lui présenta un jeune homme, dont il avait remarqué la veille qu’il jouait un rôle de moniteur, battant la mesure, guidant les chants, enchaînant les refrains. C’était un privilège de famille riche que d’employer un tel serviteur.
C’est écrit
« Monseigneur, voici le Répétiteur chargé de l’éducation de mes enfants. C’est lui qui te conduiras à qui tu sais. Et ne t’inquiète pas, comme toi, il peut se faire remplacer ! »
Le Répétiteur s’inclina, manifestement fasciné par la ressemblance de son vénéré Maître et de ce Prince dont il baisait la bague, insigne de rang royal.
« Tu es mon collègue, sourit le Précepteur. Combien as-tu d’élèves ?
– Cela va de deux ou trois, pour les leçons compliquées, à une bonne trentaine, le voisinage, pour les chorales et les récitations.
– Qu’appelles-tu leçons compliquées ?
– Celles d’écriture ».
Il disait Ketoubot, les écrits. La Ketoubah, c’est l’acte écrit, en particulier le contrat de mariage que les pères des fiancés signent avant la cérémonie de mariage. Le verbe KTB, écrire, d’où vient l’arabe Mektoub, c’est écrit, apparaît plusieurs fois dans l’Exode : soit YHWH Soi-même, béni soit le Nom, ordonne à Moïse d’écrire, KTB, soit Il rappelle ce qu’Il a écrit, comme en 24, 12, à propos des Tables qui portent « la Loi et le Commandement, WHTWRH WHMZWH, VehaTorah VehaMitsvah ».
« Peux-tu me montrer, cher collègue ?. Le Répétiteur se récria :
– Écrire ? certainement non, Monseigneur, Shabbat haYom, c’est Shabbat aujourd’hui. Mais je peux te montrer les lettres dont nous nous servons, et les textes de quelques chants ou récits. »
Bien sûr ! Écrire est un acte positif, comme allumer une torche, interdit pendant le Shabbat. Mais lire, regarder un écrit, c’est comme être éclairé par une lumière allumée avant Shabbat, c’est licite, et même recommandé. Ainsi le Précepteur se retrouva avec le Répétiteur dans la situation où il s’était trouvé avec l’Instituteur, dans la Capitale, les jours de congé de Gershom, devant des piles de tablettes d’images, illustrant des mots ou de petits textes. Mais cette fois, une ribambelle d’enfants les entouraient, très fiers de connaître déjà ce que le Répétiteur expliquait à leur hôte princier.
« Combien de lettres différentes utilises-tu ? »
La question troubla le Répétiteur. Il ne saisissait pas bien la notion de lettre ; il parlait plutôt de signes, aux fonctions variées. Grosso modo, il y en avait une bonne cinquantaine, à peu près ce qui figure sur un clavier d’ordinateur, mais fallait-il distinguer par exemple les flèches selon leur direction ? Le Précepteur s’y prit autrement.
« Bon. Imagine que je débute. Par quoi commences-tu ? »
Une clameur lui répondit. Les enfants répondaient en chœur :
– Yad, Dam, Maym. »
Calligraphie
Le Répétiteur présentait en effet trois tablettes, correspondant à ces trois mots, “main”, “sang”, “eaux”. Le Précepteur se souvint qu’avec Séphora, il avait aussi commencé par ces mêmes mots. Mais leur graphie était assez différente. Le mot Yad figurait une main stylisée, avec le pouce à gauche, pour le son ye, et un rectangle à droite, pour les quatre doigts et le son de. Une sorte de parenthèse, sous les deux signes, figurait le poignet et indiquait aussi qu’il s’agissait d’un seul mot. Le Précepteur retrouvait l’intuition qu’il avait eue de séparer le pouce et les quatre doigts, et se trouva ainsi confirmé d’avoir choisi le Quatre pour D.
Le mot Dam avait à gauche le même rectangle des quatre doigts mais le dernier doigt à droite était tronqué, comme cassé, et les vagues du M figuraient clairement le sang qui s’écoulait de la blessure. Une parenthèse, cette fois inclinée vers la droite, joignait les deux symboles. Quant au mot Maym, MYM, il était figuré par une sorte de baquet rectangulaire, divisé par une paroi de la même forme que le pouce de Yad, des deux côtés de laquelle ondulaient les M figurant l’eau étale.
De plus, sur les trois tablettes, sous chaque mot, figurait une autre façon de l’écrire, sous forme cursive, avec des lettres liées. L’écriture, chez les Hébreux, était un art difficile, s’apparentant plutôt au rébus, comme dans les écoles mandarinales chinoises. Le Précepteur devinait confusément que les initiatives qu’ils comptaient prendre, lui et l’Instituteur, en s’inspirant de l’école de Gershom – simplifier les formes d’un nombre limité de lettres-sons, stabiliser l’ordre alphabétique pour en rendre commode la récitation par cœur – étaient de nature à en faciliter considérablement l’enseignement et à en généraliser l’usage. Une idée lui vint. Il demanda au Répétiteur :
« Comment écris-tu Yehi ‘Or, Que la Lumière soit ? »
Sur deux tablettes figuraient un dessin composé de pictogrammes souligné d’une élégante écriture cursive, semblable à celle des versets du Coran calligraphiés bien plus tard sur les monuments musulmans. Le Répétiteur en brandit une, la montra à un garçon d’une douzaine d’années, apparemment son meilleur élève, et lui lança : « Qra, Proclame ! ». D’une voix forte, celui-ci s’exécuta fièrement : « Yehi ‘Or » énonça-t-il sur le ton de la première injonction de l’Orfèvre, la veille au soir. Le Répétiteur prit la deuxième tablette, où figurait le même dessin, précédé d’une ligature & et la brandit de même : « Qra, Proclame ! ». « Yehi ‘Or », répéta le garçon, cette fois sur le ton de la constatation.
QRA, clamer, proclamer, est fréquent dans la Bible. Associé à un composé de SM, Shem, nom, il est rendu par « appeler », au sens de « nommer ». Ainsi en Genèse 17,19, WQRAT SMW YZEQ Veqrata Shemo Its’haq, « tu proclameras son nom Isaac » est rendu par « tu l’appelleras Isaac ». Même seul, on le rend par « appeler ». Ainsi dès le premier Jour de la Création, au cinquième verset de la Tora : WYQRA ALHYM LAWR YWM WLESK QRA LYLH Vayqra Elohim Leor Yom vela’Hochekh Qara Laïlah « Et Il proclama, Elohim, pour la lumière Jour et pour la ténèbre il proclama Nuit » est traduit en général : « Dieu appela la lumière Jour et les ténèbres Nuit ». André Chouraqui, lui, traduit QRA par « crier » : « Elohim crie à la lumière : « Jour ». A la ténèbre il avait crié « Nuit » ». Et au lieu de « Tu l’appelleras Isaac », l’impératif : « Crie son nom, Isaac ! »
Créer, crier, écrire
Beaucoup de versets contiennent WYQRA, Vayqra, « et Il proclama ». Le Lévitique commence par ce mot, qui est son titre en hébreu. Chouraqui le présente ainsi : « Il crie vers Moshé… Ainsi débute ce volume, avec ces mots dont la racine est voisine du mot arabe Qur’an qui donne en français Coran, le Cri, proclamation publique de la parole d’Allah ». Selon la tradition musulmane de la Révélation, Mahomet voit les versets danser devant ses yeux et l’ange Gabriel lui intime « Proclame ! ». Certaines traductions du Coran ont pour titre « L’Appel ».
Quand un garde champêtre fait une « proclamation », quand un adjudant fait « l’appel », ils lisent un document préétabli. C’est pourquoi QRA a aussi le sens de « lire à haute voix », puis de « lire », tout court. Deutéronome 17, 19 dispose que le futur roi d’Israël devra lire QRA la Torah chaque jour de sa vie. En hébreu moderne, “savoir lire et écrire” se dit YDŒ QRWA WKTWB Yada’ Qerou’ ouKetob. Et le Coran, c’est aussi la Lecture.
En français, “lire” et “crier” sont différents. Mais “écrire” est proche de “crier”. Dans le pathétique poème que Paul Eluard cria au plus sombre de l’Occupation, remplacez donc “J’écris ton nom” par “Je crie on nom” puis par “Je lis ton nom” :
(…) Sur les pages lues / Sur toutes les pages blanches/ Pierre sang papier ou cendre / J’écris ton nom (…)
Sur la santé revenue / Sur le risque disparu / Sur l’espoir sans souvenir / J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot / Je recommence ma vie / Je suis né pour te connaître / Pour te nommer / Liberté
Ne lit-on que ce qui est écrit ? Sur les lèvres, sur le visage, dans le cœur de ceux qu’on aime, qu’est-il écrit ? Le Jour Un, « Elohim a lu pour la Lumière Jour et Il a lu pour les Ténèbres Nuit ». Pour créer le monde tel que nous le percevons, Elohim, « Ils », a lu la Torah. La Torah, l’Écriture, est consubstantielle à la Création : l’Idée Unique que chacun se fait du monde se crée par le Cri, l’Appel et la Lecture. Il n’est d’Elohim qu’Elohim…
« Au Commencement était le Verbe / Et le Verbe était auprès de Dieu / Et le Verbe était Dieu / Il était au Commencement auprès de Dieu » Est-ce là un texte juif, ou chrétien ? Ou monothéiste ?
Une cérémonie beaucoup plus simple que la veille marqua la fin du Shabbat. On observa le coucher du soleil par la même fenêtre, mais il n’y avait là que l’Orfèvre, son épouse et leurs enfants pour rallumer la bougie d’un chandelier et dire la bénédiction :
« Baroukh Atah Adonaï Eloheynou Melekh Ha’Olam Hamavdil Beyn ’Or Le’Hoshèkh, Beyn Yom Hasheviyi LeShéshèt Yemey HaMa’asséh Béni sois-tu Monseigneur notre Dieu, roi de l’Univers Qui distingues la lumière des ténèbres, le septième jour des six jours ouvrables. « Hamavdil, qui distingues » ? La racine BDL appliquée d’abord à la lumière et aux ténébres, puis aux « eaux au dessus (…) et au dessous ». On la traduit par “séparer” ou “distinguer”. La clôture du Shabbat est dite Habdalah, HBDLH, “séparation”. Mais comment séparer ou distinguer ce qui est certes opposé, mais dont les frontières sont floues et arbitraires, et qui se définit l’un par l’autre ? Être ou ne pas être enceinte…, hébreu… ? Où est la frontière entre riche et pauvre, entre grand et petit… ? Entre le jour et la nuit ? Telles sont les questions.….
Shavou’a Tov ! « Bonne semaine ! » souhaitèrent les parents aux enfants et réciproquement. « Bonne semaine Monseigneur (Adonaï), Bonne semaine Madame (Gueveret (41)) » souhaitèrent l’Orfèvre et son épouse à leurs illustres hôtes qui retournèrent le souhait. Shavou’a Tov ! se congratulèrent enfin maris et femmes.
Et ce fut soir, et ce fut matin. Dimanche.
Notes
41. Gueveret, GBRT, c’est « Madame » en hébreu moderne. Dans la Torah, en Genèse 16, 9, un ange qualifie Saraï, de GBRT, Gueverèt’, dame, maîtresse ; Chouraqui traduit par « patronne ».
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