Chapitre 16

Sixième Jour

Le lendemain était un sixième jour, Yom haChichi, jour de la préparation du Shabbat. Dès l’aube, toute l’atmosphère de la maisonnée s’en ressentit. Une animation particulière régnait. D’un côté, qui intéressa Séphora, les femmes préparaient vêtements, couverts et cuisine pour le repas du soir. De l’autre, où alla le Précepteur, on vit apparaître les employés itinérants de l’Orfèvre qui venaient rendre leurs comptes. Les uns, vendeurs, énuméraient les achats de leurs clients. Les autres, acheteurs, montraient des spécimens des minerais, pour bijoux et teintures, et des métaux, pour roues et enseignes, acquis ou commandés.

Une entreprise modèle

Le tout donnait lieu à une comptabilité compliquée. La monnaie – frappée dans son entreprise avait tenu à expliquer l’Orfèvre – à l’effigie du Sphinx ou des Grandes Pyramides, ne servait qu’aux achats quotidiens et à la charité. L’essentiel du commerce se faisait sur la base d’échanges de sel, de grain ou de bétail, d’où une multitude de “cours du change” fixés dans des marchés qui se tenaient chaque jour à la périphérie de la Ville. Une pièce spécialisée de la maison était celle des bouliers et balances, où les pesées se faisaient à l’aide de poids de référence, frappés de poinçons ; y étaient enregistrés ou consultés les contrats oraux et écrits rapportés par les vendeurs et acheteurs. Beaucoup de ces contrats étaient conformes à un modèle préétabli, en caractères hiéroglyphiques, dans lequel seuls variaient, écrits à la main, la quantité et la nature des produits échangés et la date d’échéance du contrat, indiquée par référence aux lunes, à la crue du Fleuve, et aux signes du zodiaque. Trois signataires apposaient leurs sceaux : l’Orfèvre, son client ou fournisseur et un témoin, choisis parmi des notables à l’honorabilité reconnue ; certains faisaient profession de ce rôle, et étaient rémunérés comme tels.

L’Orfèvre allait de table en table, ou plutôt de banque en banque. Lui seul savait jongler de tête avec tous les cours et tous les prix pour juger le travail et l’habileté de chacun. Cette habileté ne consistait pas à vendre cher ou à acheter bon marché. L’Orfèvre savait que sa renommée ne reposait pas tant sur la qualité de ses produits, que sur la confiance que matérialisait son sceau. Il s’agissait de faire que les fournisseurs satisfaits continuent de réserver leurs meilleurs produits à l’Orfèvre, que les clients de même n’aillent pas transférer leur pratique chez un concurrent ; il s’agissait surtout de faire en sorte que lui, l’Orfèvre, puisse payer convenablement ses employés, assurer une vie décente à ses esclaves, maintenir le train de sa maison, en assurer la continuité par l’éducation des enfants et la formation des adolescents. Les décisions les plus délicates à prendre concernaient les mauvais payeurs et fournisseurs, qui ne respectaient pas leur parole ou leur signature ; beaucoup étaient de bonne foi, simplement gênés par un sort contraire ; mais il fallait confondre les autres, et les menacer de la Justice de Thout, dieu de l’Écriture et des marchands. Les menacer, car la procédure était coûteuse …

Le Précepteur était évidemment passionné par les caractères utilisés dans ces comptes. Il reconnut les caractères phéniciens qu’il avait choisis avec l’Instituteur, mais ils étaient mélangés avec beaucoup d’autres. Le système de chiffres était cohérent avec les bouliers et le plus souvent de base cinq, quatre traits barrés par un cinquième, avec des chapeaux symbolisant les dizaines et les centaines. Les employés pesaient, comptaient, notaient, enregistraient, alignés comme les rameurs sur le navire et comme les profils illustrant les fresques des palais et des tombeaux.

Aussi habile soit-il, aucun employé n’aurait su écrire le rouleau que le Précepteur avait adressé à l’Instituteur ; ils n’étaient experts que dans leur seule partie. Il y avait pourtant des surveillants, petits et grands commis, qui jugeaient et corrigeaient au besoin le travail des uns et des autres. Le Précepteur sympathisa avec l’un d’entre eux, flatté d’être distingué par un fils de Pharaon, fût-il adoptif. Il était passé par l’administration des temples de Thout, du temps où c’était précisément l’ancien Maître du Précepteur qui en était le Grand Prêtre, et ils échangèrent quelques souvenirs à son propos. La conversation porta sur les systèmes de rangement qu’appliquait chaque employé : c’était le rôle des surveillants que de les connaître pour pouvoir retrouver un contrat, en cas d’absence ou de départ de l’employé concerné. Le Précepteur tenta de suggérer que si “l’ordre alphabétique” était le même pour tous, cela serait plus simple, mais l’autre s’esclaffa :

« Comment voulez-vous apprendre le même système à des gens d’âges différents, de régions différentes, dont les pères exerçaient des métiers différents ou qui, comme moi, sont passés par le service de dieux différents ? Nous essayons bien, avec l’aide de l’Orfèvre, que sa patience soit louée, et de ses fils, de leur faire adopter quelques tours de main propres à notre maison, mais, pour le reste, c’est à nous de nous adapter aux habitudes qu’ils ont acquises. Sinon, à quoi servirions-nous ? »

Vendredi soir

Le Soleil déclinait, les ombres des embrasures s’allongeaient. Les employés rangèrent leurs tables et armoires et, pour la plupart, quittèrent les lieux. Apparemment ceux qui restèrent appartenaient, de près ou de loin, à la famille de l’Orfèvre. Chacun alla s’habiller et se préparer pour le repas du soir. Le Précepteur retrouva Séphora, qui l’aida à revêtir sa tenue d’apparat, avec la tiare pharaonique qui lui donnait grande allure. Ils se racontèrent brièvement leur journée mais on vint bientôt les chercher et ils gagnèrent leurs places, le Précepteur à la droite de l’Orfèvre, Séphora, à la droite de son épouse, toutes deux en tunique, face à leurs maris. La table, argenterie, nappe et couverts, était somptueuse, c’était celle d’un Orfèvre ! Tous les hommes portaient chapeau. Au fond de la salle se pressaient des serviteurs et des esclaves, certains portant des enfants en bas âge.

Un joyeux brouhaha régnait parmi les adolescents. L’Orfèvre imposa le silence. Tous se levèrent.
« Sommes-nous dix hommes ? »
On se compta du regard. Il y avait à table une bonne quinzaine d’hommes, plus les serviteurs et les adolescents. Sur l’acquiescement général, l’Orfèvre jeta alors un coup d’œil vers un serviteur, juché sur une échelle et observant par une fenêtre le soleil couchant, qui lui fit un signe de la main. L’Orfèvre prit alors une torche allumée et lança d’une voix forte :
« Yehi ‘Or ». Il glissa à son voisin la traduction : « Sois Lumière ».

Il tendit la torche à son épouse, qui la tendit elle-même à Séphora. Celle-ci comprit qu’on lui faisait un honneur, saisit la torche et, le poignet guidé par l’hôtesse, fit le geste d’allumer la première des deux bougies d’un chandelier. Avant que la mèche s’enflamme, l’Orfèvre lança :
« Baroukh Atah Adonaï Eloheynou Melekh Ha’Olam, Ashère Vetsivanou Lehadliq Ner Chèl Shabbat. »
Les convives répondirent en chœur : « Amen ! ». L’Orfèvre traduisit au Précepteur, qui repérait les mots qu’il avait étudiés avec l’Instituteur ou avec Gershom :
– « Béni Toi Monseigneur notre Dieu roi de l’Univers Qui nous a ordonné d’allumer la lampe de Shabbat .
– Ner, c’est la lampe ? demanda-t-il.
– Oui, la lampe, la flamme, la bougie, ce qui émet la lumière ; alors que ‘Or, c’est la lumière reçue »(40).

Séphora alluma les deux bougies. Les trompettes du soir retentirent, et un flot de lumière inonda la pièce : les esclaves et domestiques, armés de torches, avaient simultanément allumé les flambeaux fixés au mur, comme chez le Prince héritier. Toute l’assistance répéta, d’une seule voix : « Yehi ‘Or »

Explications de texte

L’Orfèvre eut un grand sourire et reprit son explication :
« Tov Meod. Très bien. Nous devions allumer ces bougies juste au coucher du soleil. Maintenant nous n’allumerons plus de feu jusqu’à demain soir, au coucher du soleil. Mais nous pouvons nous servir des flammes allumées. »
Il saisit une coupe de vin et dit :
« Baroukh Atah Adonaï Eloheynou Melekh Ha’Olam Boré Peri HaGafène » puis traduisit « Béni Toi Monseigneur notre Dieu roi de l’Univers Qui crées le fruit de la vigne. »
Il y eut un deuxième Amen ! tandis que l’Orfèvre buvait une gorgée de la coupe. Les serviteurs avaient rempli les coupes des convives. Tout le monde but. L’Orfèvre prit enfin une miche de pain, en rompit un morceau et dit, avant de le manger:
« Baroukh Atah Adonaï Eloheynou Melekh Ha’Olam Amotsi Le’hem Mine Ha’Arets, Béni sois-tu Monseigneur notre Dieu, roi de l’Univers, Qui tire le pain de la terre. » Troisième Amen ! Des tranches de pain furent cette fois offertes aux convives.

L’Orfèvre se tourna alors vers son hôte et, levant sa coupe une dernière fois, prononça à voix haute :
« Adonay LeYeshou’ah Beit Fare’o ! »
à quoi toute l’assistance répondit : « Le’haïm ! »

Le Précepteur comprit que ce dernier toast lui était adressé, en tant que représentant de la Maison de Pharaon. Il remercia toute l’assistance en levant sa coupe et faisant plusieurs signes de tête, se retournant même pour ne manquer personne. Tout le monde s’assit alors et le repas fut servi, plus abondant et plus raffiné que celui de la veille. Le Précepteur avait de nombreuses questions à poser et d’abord sur le mot Yeshou’ah, qu’il venait d’entendre.

« Il faudra que tu demandes à l’Érudit, celui qui te ressemble. Cela vient du verbe “sauver“, mais il s’agit plutôt de la sauvegarde, du salut, de la pérennité d’une institution, ici la Maison de Pharaon. J’ai levé ma coupe pour qu’Adonaï garde la dynastie pharaonique, garante de l’Egypte unifiée. »

De même God save the King souhaite que, non pas forcément le Roi régnant, mais du moins la Monarchie britannique, survive à ceux qui lancent ce vivat. De même les « Vive la République ! Vive la France ! » présidentiels souhaitent la pérennité de ce pays et la stabilité de ses institutions. Parler de la Maison de Pharaon, c’était d’ailleurs un pléonasme, puisque le mot égyptien Pharaon a d’abord désigné le Palais où siégeait le Roi d’Egypte, comme on dira « la Sublime Porte », le « Kremlin » (la forteresse), « la Maison Blanche », « l’Elysée »… En Exode 19, 3 apparaît, juste avant les Dix Commandements, l’expression « Maison de Jacob (BYT YŒQB, Beit Ya’aqov) ». L’affrontement de la Maison de Jacob avec celle de Pharaon engendre la Maison d’Israël.

Le Précepteur se concentra ensuite sur le mot Shabbat, entendu dans la première bénédiction.
« Est-ce là le nom que les Hébreux donnent au septième jour ?
– Exactement. Il est certainement lié à Sheva, sept. Mais il implique aussi l’idée d’arrêt du travail, de réflexion… et de fête. »

Le Précepteur s’informa ensuite des deux « Yehi ‘Or », lancés avant et après l’allumage des bougies, avant et après le dernier rayon du soleil. C’était le ton qui différait, lui expliqua l’Orfèvre. Le premier est un ordre, immédiatement exécutable, le second une constatation de l’ordre exécuté.

« Les Hébreux adoreraient-ils la Lumière ? s’enquit le Précepteur.
– Certainement non, sourit l’Orfèvre. Adonaï, Mon Seigneur, est le Créateur de la Lumière et de l’Ordre du monde, Celui qui fait alterner lumière et ténèbres ».

Shabbat Shalom

Les desserts furent servis. Les convives entamèrent un chant joyeux de remerciement, pour ce repas et pour tous les autres, adressé à Ossé Shalom Bimeromav, « Celui Qui fait la paix dans les hauteurs » (dans Bimeromav, il y a la syllabe RM, qui veut dire “haut”), Ouyassé Shalom ‘Alénou, « et Qui fait la paix sur nous ». Plusieurs fois revint encore le répons Amen !

L’Orfèvre observait amusé l’autre côté de la table et glissa au Précepteur : « Nos épouses ont l’air de bien s’entendre ». De fait Séphora disait à l’épouse de l’Orfèvre que cette soirée lui rappelait le rite qu’ils avaient observé, la veille du septième jour d’absence de ses règles. En réponse, son interlocutrice lui racontait des souvenirs de ses propres grossesses, puis lui expliquait : « C’est l’épouse qui annonce à son mari qu’il va être père. Mais c’est Adonaï qui nous fait la grâce de nous annoncer notre future maternité, en nous faisant grâce de notre cycle naturel. »

Le Précepteur rencontra le regard de Séphora, s’efforçant elle aussi de reprendre les refrains en chœur. L’harmonie des voix lui rappelait celle des instruments de son maître, le Professeur. Il fit compliment à son hôte de l’exquise euphorie qui gagnait la salle.

« Quelle belle assemblée ! » dit-il. Pour « assemblée », il utilisait le mot Qa’hal, racine de Qo’hélet, transcrit par le grec en “Ecclésiaste”, titre du roi Salomon dans le livre du même nom, mot qui allait, bien plus tard, donner celui d’ “église”. « Quelle belle église ! », dit-il en somme.

« Vous me faites plaisir, MonSeigneur ». C’était le même Adonaï que dans les bénédictions, un peu moins emphatique cependant. « Notre force, à nous les Hébreux, c’est notre cohésion familiale. Nous ne respectons pas toutes nos traditions à la lettre, mais, riches ou pauvres, nous ne perdons pas une occasion de nous réunir en famille, de Shabbat en Shabbat, et s’il plait à Adonaï, pour les circoncisions des petits garçons, les mariages sous la huppa et aussi, Adonaï nous en préserve, les mises au tombeau…

Disant cela, l’Orfèvre se leva, alla embrasser son épouse et lui souhaiter Shabbat Shalom !, SBT SLWM, la paix du Shabbat. Et même plus que la paix, la plénitude, celle qu’on éprouve dans le désert, devant un majestueux coucher de soleil : shalem, c’est “complet, entier”, mot passé dans les petit et grand « chelem » du bridge. Tous les couples, dont le Précepteur et Séphora, en firent autant, et les souhaits s’échangèrent entre convives.

Une après l’autre, les torches s’éteignaient. Aucun serviteur ne les rallumait. C’est à tâtons que le Précepteur et Séphora regagnèrent leur chambre. Ils avaient beaucoup à se raconter et la conversation dura longtemps. Ils prirent une résolution, si Adonaï leur prêtait vie : agir en sorte que tous les Égyptiens connaissent et observent le septième jour, et la joie du septième jour, et la paix du septième jour. Le Précepteur se promit de tout faire pour convaincre le Prince Héritier d’instituer le repos du septième jour dans tout l’Empire, tant dans les pays de Soleil que les pays de Lune. Il lui avait déjà parlé en ce sens et il avait été envoyé en mission, avec Séphora, pour approfondir la question. C’était tout approfondi…

« Promets-moi » Séphora porta la main au pendentif qu’elle avait sur la gorge.
« Quoi ?
– Si tu pars sans moi au pays de Goshène, reviens pour Shabbat prochain.
– C’est promis, mon amour ».

Notes

40. NR apparaît deux fois en mot séparé dans la Torah, en Exode 27, 20 et Lévitique 24, 2 dans l’expression NR TMYD, Ner Tamid , «lumière (ou flamme) permanente»


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