Chapitre 14
Voyage vers le Nord
Ce fut la Pleine Lune, puis le Dernier Quartier. Les fêtes de la fin de la crue, proches de l’équinoxe d’automne, rassemblèrent des foules considérables au Temple du dieu Râ. Plus intime était, le vingt-cinquième jour de la lune, la cérémonie mensuelle pour les femmes. Ce jour-là, Séphora monta au Temple du dieu Thout et s’associa aux prières de celles qui espéraient trouver un mari, tomber enceinte ou, comme elle, mener à bonne fin leur grossesse.
Programme et itinéraire
Pour la deuxième fois, elle n’eut pas ses règles. Le mince Croissant disparut, puis réapparut. Les journées étaient occupées par les préparatifs du voyage. Le Marchand, beau-frère de Séphora, avait envoyé des messagers à cheval prévenir ses correspondants tout au long du Fleuve. Le message était oral, authentifié par une tablette frappée de son sceau. En une douzaine d’étapes, il était prévu d’arriver dans l’antique capitale que les Grecs appelleront Memphis, prospère métropole régionale, célèbre pour ses pyramides à degrés. De là, peut-être irait-on visiter les Grandes pyramides et le Sphinx, dont les noms apparaissent en Exode 14, 2, les premières sous la forme Migdol, MGDL (de GDWL, Gadol, grand), le second sous celle de Ba’al – Tsaphon, BŒL ZFN, le Seigneur du Nord. Migdal, MGDL, c’est un monument de grande taille, une grande tour, comme la Tour de Babel, MGDL BBL, Migdal Babel. Quant à Tsaphon, ZFN, Nord en hébreu, il a donné “Sphinx”. L’intention principale du Précepteur était de rencontrer des adeptes du repos du Septième jour. Les détails seraient fixés sur place, selon la situation locale. Des rumeurs de troubles circulaient.
Le Précepteur se munit d’écritoires. Il comptait expérimenter sa méthode alphabétique et numérique et recueillir des témoignages. Il lui fallait des feuilles de brouillon et des tablettes pour recopier ce qu’il souhaiterait conserver. Mais les supports, stylets, mines, pinceaux, calames et flacons ne devaient pas peser trop lourd. L’Instituteur, qui continuait de son côté à transcrire l’égyptien avec le nouvel alphabet, lui indiqua chez qui l’école achetait son matériel. Le Marchand le mit en rapport avec le chef de sa comptabilité et lui fit indiquer où, à quelles étapes, il pourrait se réapprovisionner. Les services du cadastre furent également sollicités mais le Précepteur, tout fils adoptif de Pharaon qu’il était, sentit une sérieuse réticence de l’administration à partager ses secrets de fonctionnement.
Il se fit des aide-mémoire en notant pour chaque mot les sommes des rangs et des valeurs. La liste des vingt-deux lettres commençait par ALF, Aleph, 30 et 111 ; celle des mots de deux lettres par AB, Ab, père, 3 et 3, AM, Em, mère, 14 et 41, AL, El, dieu, 13 et 31, AS, Ech, feu, 22 et 301 et continuait par DM, Dam, sang, 17 et 44, LA, Lo, non, 13 et 31, RM, Ram, haut, 33 et 240, SM, Shem, nom, 34 et 340, dix fois plus. C’est le cas aussi du mot SMR, Shomère, gardien : 54 et 540.
Avec Séphora, il s’amusa à écrire et à lire avec les lettres ordonnées les projets successifs d’itinéraire. Cela commençait par « Jour Premier », Yom Richone, YWM RASWN (le mot Richone, premier, est formé sur RAS, Roch, tête, 42 et 501, et non sur AED, E’had, Un, 13 et 13). Cela continuait par « Jour deuxième », Yom Cheni, YWM SNY … et ainsi de suite, jusqu’au « Jour quarantième », Yom Arba’ym, YWM ARBŒYM, qui était prévu pour leur retour, si la Providence, bénie soit-Elle, les prenait sous Sa garde. Les noms de lieux et de gens n’étaient pas clairement distincts : certains lieux s’appelaient d’après leurs habitants, “chez le Forgeron bossu”, “chez les Quatre Frères”, … certains habitants d’après la caractéristique du lieu, “le batelier du Promontoire”, “l’orfèvre de la Colline”…
Croisière sur le Nil
A la fin de la sixième semaine, le jour précédant le sixième jour de congé de l’école (en comptant depuis le dîner chez la sœur de Séphora), ce fut le départ. Gershom, son oncle, sa tante et ses cousins accompagnèrent jusqu’à leur bateau le Précepteur et Séphora, dont la grossesse s’avançait et à qui on recommanda d’éviter les fatigues excessives et l’exposition prolongée au soleil. Dans l’animation du port, cet embarquement de personnes de rang élevé ne passait pas inaperçu mais le fait était suffisamment courant pour ne pas soulever d’intérêt particulier.
La vie sur le Fleuve était intense, comme celle d’une grande ville étirée sur les rives. On dépassait et on croisait de nombreuses felouques, de toutes tailles et aux fonctions commerciales, civiles, militaires, religieuses. Bien plus tard, l’animation de Venise, les gondoles remplaçant les felouques, reproduira au mieux celle du Nil. Les frôlements et croisements se faisaient à grands cris, selon des rites bien codifiés, pour éviter les collisions. Manœuvrant leur barque d’une main, de nombreux vendeurs proposaient de l’autre leurs marchandises : poissons, fruits et légumes, tissus, robes et tuniques… De loin en loin, de grands bateaux portant des statues de dieux ou déesses, escortées de prêtres, allaient de leurs quartiers d’été à leur résidence de basses eaux. Le Nil a été, pendant des siècles, une grue naturelle permettant de lever et d’abaisser de lourdes charges, matériaux de travaux publics, obélisques et colosses de pierre, au rythme majestueux de la crue et de la décrue.
A bord, le Précepteur et Séphora disposaient d’une tente jumelle de celle du Capitaine, où ils pouvaient s’isoler et s’abriter des rayons du soleil. Certes l’automne commençait, on allait vers le nord, on échappait ainsi aux ardeurs solaires les plus intenses. Mais la moindre brise restait précieuse. Le soir, à cette heure délicieuse où la fraîcheur gagne et où les ombres s’allongent, le Précepteur et son épouse s’émerveillaient de l’harmonie de la Nature et de la Société, harmonie qui donne à chacun sa place, aux gens certes mais aussi aux oiseaux, au bétail, aux poissons, aux arbres, aux buissons, aux pierres …
A l’étape, les choses étaient bien réglées. Chacun savait ce qu’il avait à faire pour amarrer le bateau, se restaurer, se loger, renouveler les provisions de bord. Quelquefois un membre de l’équipage était laissé à terre, soit qu’il était malade, soit qu’il retrouvait sa famille, soit que tout simplement, il demandait à partir “pour convenances personnelles”. Le salaire convenu lui était alors versé. Pour les remplacer, il n’y avait que l’embarras du choix, le Marchand et le Capitaine disposant d’une excellente réputation d’employeurs sérieux, traitant leur personnel avec équité et loyauté.
Tandis que Séphora restait à l’abri, le Précepteur, la tête couverte, muni d’une feuille et d’un porte-mine, fidèle à son programme, arpentait le pont, et demandait leur nom aux rudes marins et rameurs, esclaves ou affranchis, qui se groupaient selon l’idiome qu’ils parlaient. Le plus souvent, l’intéressé s’esclaffait, soit qu’il ne comprenne pas, soit qu’il ne sût trop quoi répondre, la pratique du nom fixe étant rare. Il fallait s’adresser au voisin : « Mah Shemo ?, MH SMW ? Quoi son nom ? » On lui indiquait quelque sobriquet : « Lui, c’est le grincheux… le nez cassé… le boiteux … le rouquin… le crépu… ». Le Précepteur transcrivait ces surnoms, d’après le son et d’après le sens, et les classait le soir, par ordres alphabétique et numérique. A ce petit jeu, le Précepteur gagna lui-même un nom. Quand il s’approchait, le rang de rameurs criait : « V’la Shemot ! V’la “Noms” ! » Ce mot donnera son nom hébreu, Shemot, SMWT, Noms, à l’Exode, deuxième livre de Moïse.
Premier salon où l’on cause
Le Capitaine s’était présenté en phénicien, à la troisième personne :
« Le Capitaine de ce bateau, la Tébah, est à vos ordres, Monseigneur.
– Enchanté Capitaine. Je suis le Précepteur du Petit-Fils. Et voici Séphora, mon épouse. »
En l’absence de l’Instituteur, le Capitaine se révéla un interlocuteur de grande qualité. Il avait fait des études et des voyages, rencontré des Sages de diverses contrées, et s’intéressait aux dialectes de ses rameurs. Une première conversation porta sur SMYM, Shamaym, apparemment un pluriel de SM, nom, mais qui signifie « cieux ». Avec sagacité, le Capitaine expliqua que Shamaym était le pluriel de SM, Sham, qui signifie « là, à cet endroit ». De même que MYM, Maym, était les Eaux, la totalité des Eaux et finalement l’Eau tout court, SMYM, Shamaym, c’était la totalité des lieux, la totalité de l’espace, et finalement les Cieux tout court. Quant à SMWT, Shemot, c’était un simple pluriel de SM, nom. Bref SMWT, Shemot, est fini tandis que SMYM, Shamaym, est infini. Le Capitaine reconnaissait que son explication valait ce qu’elle valait et était matière à …chamaillerie.
Au début de la Genèse, la Totalité des dieux, ALHYM, Elohim, crée les Cieux, HSMYM, haShamaym, et la Terre, HARZ, haArets. Puis « Elohim dit : Qu’il y ait une étendue au milieu des eaux (HMYM, HaMaym), et qu’elle sépare les eaux d’entre les eaux (BYN MYM LMYM, Beyn Maym LaMaym) ». Aujourd’hui, on enseigne qu’en hébreu le pluriel masculin se forme en YM, ym, et le pluriel féminin en WT, ot, avec quelques exceptions, dont celle de SM, Shem, Nom, qui fait son pluriel en SMWT, Shemot et AB, père, qui fait son pluriel en ABWT, Avot.
Un autre sujet d’intérêt commun au Précepteur et au Capitaine était la transcription des hiéroglyphes égyptiens dans l’alphabet phénicien. Sur le modèle de YDŒ, Yada’, transcrit d’un idéogramme figurant une main et un œil pour signifier “connaître”, y compris au sens “biblique” du terme, le Précepteur adjoignit un Ayin, œil, à SM, Shem, nom, et obtint SMŒ, Shema’. Cela transcrivait un autre idéogramme combinant un œil et un cartouche divin, et signifiant “prêter attention à”. Le maître qui montre les lettres dit “regarde”, celui qui parle dit “écoute”.
Sur SMŒ, le Précepteur fabriquera le nom d’Ismaël, YSMŒAL, qu’on retrouvera en Genèse 16, 11 : « tu appelleras son nom (SMW, Shemo) Ismaël (YSMŒAL), car YHWH a ecouté (SMŒ, Shema’) ta détresse ». Ismaël symbolise une forme première d’accès au divin, celle de l’écoute “immédiate”, sans intermédiaire, celle des autodidactes, orphelins ou enfants abandonnés, qui développent souvent une grande agressivité vis-à-vis de leur entourage, rendu responsable de l’abandon qu’ils ressentent. Ne pas confondre Ismaël avec Samuel, SMWAL, Shmouel, nom et dieu, qui ne contient pas de Œ. Le prophète de ce nom, inconnu de la Torah, sera garant de la légitimité des deux premiers rois d’Israël, Saül et David, et mettra en forme une bonne partie de la Bible hébraïque.
Mais ce que le Capitaine préférait, c’était de parler politique. Il commençait souvent la conversation par « Vous qui êtes dans le secret des dieux, Monseigneur, que pensez-vous de… ? » Le repos du septième jour fut ainsi évoqué, sans grande insistance. Le Capitaine fixait lui-même les congés de ses employés, selon le lieu où il faisait relâche et “selon les nécessités du service”, mais si la loi devait changer, il s’y adapterait sans problème particulier. Le sujet qui, en revanche, le passionnait, c’était les intrigues de cour, tournant en particulier autour de la succession de Pharaon.
« Est-ce vrai ce qu’on dit, que le fils du Prince héritier – votre élève – est un parfait imbécile ? Le Précepteur connaissait cette rumeur, répandue par les partisans du Frère aîné, et s’employait à la démentir.
– Je veux bien vous croire, admettait le Capitaine, mais n’empêche que le mariage d’un frère et d’une sœur, et leur union devant témoins, c’est une abomination… ».
Ces discussions renvoyaient le Précepteur à ses réflexions sur le secret de la paternité, engagées depuis qu’il avait eu à répondre aux questions du Petit Prince, et renouvelées par la remarque de son Professeur : « Les hommes ont mis du temps avant de comprendre le rôle du père dans la conception de l’enfant. C’est notre honneur, à nous les Égyptiens, d’y être parvenus… ». Conversant avec le Capitaine, il réfléchissait à haute voix.
Il y a deux voies pour reconnaître la filiation d’un souverain. L’une, dès la naissance, si le père reconnaît publiquement l’enfant, soit par la circoncision dans la tradition pharaonique, soit par la déclaration dans les registres des temples de la Lune, ce que font beaucoup de notables et de propriétaires. L’autre voie, celle que défend le Frère aîné, c’est la désignation d’un successeur du vivant du souverain, choisi parmi tous ses fils déjà nés pour ses qualités notamment militaires ; la circoncision acceptée par le jeune homme sert alors de preuve à son endurance à la douleur (38). Les adeptes de la première voie se définissent volontiers comme « fils » de telle lignée, tandis que ceux de la seconde s’affichent plutôt comme « père » de tel et tel.
Dans la Genèse, les personnages ne portent que leur propre nom, et dans l’Exode (33, 11) est seul nommé « fils », Josué, fils de Noun, YHWSŒ BN-NWN, Yehoshu’a ben Noun. En revanche dans les Nombres, lors des recensements des Enfants d’Israël dans le Désert, une fois énoncé le Quatrième Commandement « Honore ton père et ta mère », sont énumérées d’impressionnantes listes de “princes” (Nassi, NSYA), tous désignés comme “fils” : Elitsur ben Schedéur, Schelumiel ben Tsurischaddaï … Inversement, alors que l’appellation Abou, père de… est restée fréquente dans les peuples arabes et musulmans, la Torah réserve le nom de père au seul ABRM, Ab-Ram « le père en haut » de l’arbre généalogique, qui deviendra ABRHM, Abraham.
Une vive surprise
On s’approchait du Delta. Le Fleuve était rentré dans son lit, mais ce lit s’élargissait. Un des effets du remplacement progressif de l’équipage était que la proportion de visages bruns et bronzés diminuait. Séphora, de type éthiopien, allait bientôt rester seule noire à bord, ce qui la mettait mal à l’aise. Elle en fit la remarque à son mari, qui lui assura que Pharaon ne distinguait pas ses sujets selon la couleur de leur peau. Le Capitaine ne quittait plus l’estrade surélevée d’où il commandait la manœuvre.
Le premier bras du Delta se présenta. Le navire prit à gauche et au bout de deux fois sept jours, parvint enfin à la Grande Ville, à la nuit tombée. La lune en était à son dernier quartier. Des âniers et leurs bêtes attendaient les voyageurs sur le quai. Le Précepteur et Séphora prirent congé du Capitaine et des lieutenants, avec beaucoup de gratitude. On les fit monter, avec leur escorte et leurs bagages, jusqu’à leur résidence.
Le correspondant du Marchand était un riche orfèvre, très honoré d’accueillir des personnes de rang royal. Quand, entouré de ses serviteurs, il salua avec grande déférence le Précepteur et son épouse, il ne put retenir un signe de vive surprise. Séphora l’attribua au fait qu’elle formait avec son mari un couple mixte, blanc et noire. Le Précepteur l’avait aussi remarqué :
« Nous sommes-nous déjà rencontrés, Riche Orfèvre ? »
– Je ne crois pas, Monseigneur. Mais je … Puis-je vous parler en particulier ? »
– Certainement. Dès demain matin, si tu veux. Pour l’heure, montre-nous notre chambre. Le voyage fut éprouvant ».
L’Orfèvre introduisit les voyageurs. Il fit apporter de l’eau pour qu’ils se lavent les pieds, fit donner du fourrage aux ânes, fit abattre des bêtes, puis les fit conduire à leur chambre. Quand ils furent reposés, on leur servit le repas, sur une table à part. Séphora crut que c’était par déférence, mais s’aperçut que la famille de l’Orfèvre était également séparée des autres convives. Plus tard, son mari lui expliqua que dans le Delta vivaient des gens aux coutumes alimentaires variées.
Genèse 43, 32 : « On servit Joseph à part, ses frères à part et à part aussi les Égyptiens qui mangeaient chez lui, car les Égyptiens ne peuvent pas prendre leurs repas avec les Hébreux : ils ont cela en horreur ».
Notes
38. La désignation du successeur du vivant du souverain sera pratiquée, sous des formes diverses, par nombre d’empereurs romains et byzantins, de sultans ottomans, et par les premiers rois capétiens.
Laisser un commentaire