Chapitre 13
L’Unité du Genre humain
Sept jours après leur précédente séance, le Précepteur et l’Instituteur se retrouvèrent à l’école Tsafnat Panéakh devant leur pile de tablettes, avec la ferme intention d’en finir. Une fois le Œ, Ayin, œil, placé au rang Seize, il ne restait plus que quatre cases à combler pour compléter l’alphabet de vingt-deux lettres. C’était, sur la première ligne, le rang Sept, et, sur la deuxième ligne, les cases Onze, Quinze et Dix-sept.
L’ordre accompli
Dans l’entrée de l’école était la fresque représentant le second rêve de Tsafnat-Pahnéakh, que le Précepteur avait expliqué au Petit Prince une dizaine de jours plus tôt : « le soleil, la lune et onze étoiles se prosternent devant lui ». Onze étoiles ! AED ŒSR KWKBYM, E’had ‘Assar Kokavim. Kokav, étoile, avec un K. Le K reçut donc le rang Onze, avec la valeur Vingt, avant L, M et N des rangs Douze, Treize et Quatorze. Cet ordre et ces rangs de K L M N sont toujours les nôtres, trente-trois siècles plus tard.
Il n’y avait plus que trois cases vides. La tablette qui représentait une bouche illustrait la lettre Péh. Comme “tête” pour le R, “œil” pour le Œ, et “dent” pour le S, le mot Péh, bouche, est devenu le nom de la lettre Péh de l’alphabet hébreu. La bouche s’ouvre à tort et à travers et, selon les cas, la lettre Péh se prononce P ou F, peut-être du fait d’une prononciation initiale “pf” ; elle s’est d’ailleurs dédoublée en grec en une lettre Pi, rapport de la circonférence au diamètre, et une lettre Phi, habituellement transcrite en français par ph (philosophe, téléphone). “Périphérie” commence par un Pi et contient un Phi.
Pour éviter toute confusion avec le R, qui se dessine P dans l’alphabet cyrillique, nous transcrivons F la lettre Peh. Ainsi, le mot FRY, fruit, se prononce Peri dans les bénédictions usuelles remerciant le Seigneur, baroukh haShem, d’avoir créé le fruit de la vigne, le fruit de l’arbre ou le fruit de la terre. Au chapitre 3 de la Genèse, le FRY, Peri, offert par Eve à Adam, souvent représenté par une pomme, a donné naissance à l’appellation courante de la “pomme d’Adam”. De même est transcrit FRT le mot qui, prononcé “Porat”, FeRTile, qualifie Joseph, fils de Jacob, en Genèse 49, 22, et qui, prononcé “Frat”, est le nom du quatrième fleuve bordant le Jardin d’Eden en Genèse 2, 14 : l’Eu-Phrate, c’est le Bon Fruit.
Il était tentant de mettre la bouche à côté de l’œil. Mais de quel côté ? Les deux cases entourant le Seize était libres. Or l’avant-dernière lettre à placer était le X, qui se prononce ss et dont la tablette représentait une échelle, XLM, soulam, appuyée contre un mur ; précisément XMK, Samakh, appuyer (32), allait devenir le nom de la lettre X. L’échelle du rêve de Jacob en Genèse 28,12, c’est XLM, Soulam, unique apparition de ce mot dans toute la Bible hébraïque, “hapax” qui pose bien des problèmes aux exégètes. De même que le Précepteur avait trouvé approprié de mettre, au rang Trois, un chameau, GML, Gamal, pour aller de la maison, au rang Deux, BYT, Bayt, à la porte, au rang Quatre, DLT, Dalet, il trouva amusant de mettre l’échelle appuyée pour monter du N, “Noun”, soupe biologique élémentaire, jusqu’à l’œil, Œ, ‘Ayn, le plus complexe des organes. Cela mettait le X, Samekh, au rang Quinze, entre le N Quatorze et le Œ Seize, et plaçait le Peh, F, bouche, à la place Dix-sept.
Était ainsi complète la deuxième ligne, des rangs dix à dix-huit, avec les valeurs dix à quatre-vingt-dix : Y K L M N X Œ F Z. La dernière case vide était celle du Sept. L’alphabet se terminait en somme par là où il avait commencé, le jour de la brève dispute avec Séphora, quand le Précepteur avait commencé à s’intéresser sérieusement au septième jour. Il leur restait à placer le Ç, qui se prononce z, et dont la tablette représentait une branche d’olivier, ÇYT, Zayt, mot qui apparaît à la fin du Déluge, Genèse 8, 11, quand la colombe, YWNH, Yonah, revient avec un rameau d’olivier ŒLH ÇYT, ‘Aleh Zayt. Dans les pays arabophones, les Zeitoun et Zeitouni portent le nom d’un commerçant d’huile d’olive ; d’ailleurs, Olivier est un prénom et un nom courants dans de nombreuses langues. Et le Ç, septième lettre, évoque aussi le Quatrième Commandement : ÇKWR, Zakhor, avec un Ç, Souviens-toi (du jour du Shabbat, Septième Jour).
Ainsi fut terminée la première ligne, A B G D H W Ç E t, et l’alphabet tout entier. Le Précepteur et l’Instituteur tombèrent dans les bras l’un de l’autre. “Beseder !, c’est dans l’ordre”, s’exclamèrent-ils en chœur, utilisant une expression appelée à devenir usuelle en hébreu, équivalente du OK américain devenu d’usage universel. Et utilisant une autre expression courante, ils souhaitèrent “Mazel Tov!, MCL tWB, Bonne chance !” (mot à mot : destin bon), à l’ordre dont ils venaient de convenir. Il faut croire qu’ils furent exaucés, puisque cet ordre, de tout temps celui de l’alphabet hébreu, s’est à peu près conservé dans les alphabets phénicien, arabe, grec et latin. Les lettres passent, l’ordre reste.
Celui qui s’ajoute
Dans les jours suivants, le Précepteur et l’Instituteur gravèrent l’alphabet sur plusieurs tablettes d’argile cuites au four, deux pour chacun, les autres restant à l’école. Et ils commencèrent à se servir de leur nouvel instrument flambant neuf. Le premier nom qu’ils écrivirent fut celui de Tsafnat Panéakh, ZFNT FŒNE, le révélateur de secrets, l’illustre ministre dont la fresque de l’école rappelait l’histoire, nom qui a été conservé en Genèse 41, 45. Puis ils écrivirent, pétrifiés de respect, FRŒH, Faré’oh, Pharaon, qui apparaît des dizaines de fois dans la Genèse et l’Exode, et le mot ADNY, Adonaï, MonSeigneur, utilisé une cinquantaine de fois dans la Genèse, et une douzaine dans l’Exode. Pour leur création, ils placèrent ces mots dans un cartouche, comme on le faisait à l’époque pour les noms de dieux, de rois et de reines sur les monuments et obélisques : cette pratique, continuée jusqu’à la pierre de Rosette, joua un rôle important dans le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion.
Après avoir écrit le nom de Séphora, Tsippora, ZFRH, et celui de Gershom, GRSM, qu’on trouve en Exode 2, 21 et 22, le Précepteur se mit à dresser des listes de noms, pour les enfants à naître, disait-il. On en retrouvera beaucoup dans les personnages bibliques et dans les interminables listes généalogiques de la Genèse, et nominatives du Livre des Nombres. Systématique, il classait ces noms par ordre alphabétique, mais aussi par somme des rangs et par somme des valeurs. Chaque fois qu’il trouvait un nouveau nom, le Précepteur l’écrivait, et disait “Hossif, j’ajoute”.
À force de l’entendre répéter ce terme, l’Instituteur eut une idée :
« Ton deuxième enfant, si c’est un garçon, tu devrais l’appeler Yossef, YWXF. Ne s’ajouterait-il pas à Gershom ?
Le Précepteur fit la moue :
– N’est-ce pas une banalité ? après tout, chaque enfant qui naît s’ajoute au monde… Et surtout Hossif veut aussi bien dire ôter, retirer, qu’ajouter. Yossef annoncerait plutôt celui qui ajoute et retire au monde, un souverain, un puissant, qui dispose de la vie et de la mort… ». Ce fut l’illumination :
– « Tsafnat Panéakh bien sûr ! Yossef, voilà le nom que je cherchais quand j’ai expliqué les fresques de l’école au petit Prince ! L’enfant qui s’ajoute, premier pour sa mère, chouchou de son père, et dont la prétention horripile chacun de ses frères… qui explique dans un seul souffle tant la grâce du maître-échanson que la disgrâce du maître-panetier, tant les années de prospérité que celles de famine … qui par son intelligence, sa rigueur … et sa chance, devient Premier ministre de Pharaon … ».
La continuité des générations
« Chaque enfant qui naît s’ajoute au monde… » avait dit le Précepteur. Ce sont plutôt ceux qui l’engendrent qui ajoutent, corrigeait-il. Cela lui rappelait les rêves du petit Prince, les arbres généalogiques ascendants et descendants, les triangles enchevêtrés pointe en haut, pointe en bas, formant étoile, et l’échelle infinie… la succession et la continuité des générations… Il jongla alors avec la racine d’ “ajouter”, XF, et celle d’ “enfanter”, LD, d’où YLD, Yélèd, enfant (33) et TWLDT, Toledot, générations.
Cette continuité apparaît dès Genèse 4, 2, pour la naissance du premier … deuxième enfant, Abel. Adam “connaît” Ève, celle-ci enfante Caïn (WTLD AT-QYN VaTélèd Ète-Qaïne), puis « ajoute l’enfantement de son frère Abel, WTXF LLDT AT-AEYW AT-HBL, VaTossef LaLèdèt’ Ète-A’hiv Ète-Havel) ». Apparaît aussi, implicitement, l’ambivalence de la racine XF, ajouter/ôter : Abel, HBL, Hevel, Buée, ne vit que pour être assassiné, six versets plus loin. Cette ambivalence sera explicite et répétitive en Genèse 30, 23-24, quand Joseph naît, onzième enfant de Jacob. Rachel, sa mère jusque là stérile, justifie le nom de son fils : « Et elle conçut et enfanta un fils (WTLD BN, VaTélèd Ben) et dit : Elohim a ôté (Assaf, AXF) ma honte. Et elle appela son nom Joseph (YWXF, Yossef), en disant : que YHWH m’ajoute (Yossef, YXF) un autre enfant » ; ce sera Benjamin, à la naissance duquel elle ne survivra pas.
L’ambivalence de Joseph se retrouve dans les Évangiles, pour la naissance et la mort de Jésus. D’un côté Luc et Matthieu nomment Joseph l’époux de Marie, présent au moment de la naissance miraculeuse de Jésus. De plus, en Jean 1, 46 et 6, 42, des tiers désignent Jésus comme le « fils de Joseph ». D’un autre côté, les quatre évangélistes nomment aussi Joseph, d’Arimathie cette fois, celui qui « après la mort » de Jésus, en recueille le corps et le met au tombeau. Ce Joseph a une position éminente, « membre honoré du grand conseil » (Marc 15, 43), qui rappelle celle du fils de Jacob auprès de Pharaon. Or Arimathie fait jeu de mots sur AERY MT, A’haréi Mot, après la mort (34).
L’ambivalence de XF se manifeste enfin dans le mot XFR, Séfèr, livre, ou rouleau (35). Un Séfèr (pluriel : Sefarim) contient des textes qui déroulent des histoires de vie et de mort. Ce mot apparaît dans le solennel premier verset du chapitre 5 de la Genèse, « ÇH XFR TWLDT ADM, Zé Séfèr Toledot Adame, Voici le livre des générations d’Adam », suivi par la liste des naissances et morts des patriarches allant d’Adam à Noé. Ce verset apparemment banal est tenu pour un verset fondamental de la Torah ; à Rabbi Aquiba qui préférait « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », Ben Azaï opposait ce verset : c’est qu’il postule l’Unité du Genre humain (36) et aussi celle de la Torah, ruinant d’avance “l’hypothèse documentaire“, selon laquelle elle serait issue de la collation de plusieurs ouvrages distincts.
Le Précepteur n’imaginait certes ni rouleaux ni livres. Les écrits étaient alors gravés dans la pierre et leurs brouillons inscrits sur des plaques d’ardoise, des feuilles végétales ou des lanières de cuir. Mais déjà les lettres s’ajoutaient aux lettres pour former des mots, les mots aux mots pour former des phrases, et les phrases aux phrases pour former des textes, relativement brefs. Le langage est fait de métaphores : le mot « texte » renvoie à « textile », le texte est une toile formée de fils/filature, et de fils/filiation ; chaque engendrement est une feuille ajoutée à une branche de l’arbre de l’humanité ; il y a une multitude de feuilles, qui tombent et se renouvellent, beaucoup de branches, un seul arbre.
Jeux de lettres
Émergeant de ses réflexions, le Précepteur se promit alors d’entreprendre, avec les lettres ordonnées, l’écriture de toute l’histoire de la fresque, celle de Joseph et ses frères, en donnant des noms aux personnages. Au chapitre 50, le XFR BRASYT, Sefer Beréshit, que nous appelons la Genèse, se clôturera par : « Joseph mourut à l’âge de cent dix ans, on l’embauma et on le mit dans un cercueil en Égypte. » Sur cinquante chapitres, la Genèse en consacre vingt à Joseph… Cette intention allait entraîner le Précepteur à retracer, depuis le Commencement, l’histoire de l’homme, à laquelle nous n’avons pas fini d’ajouter…
Rentré chez lui, il montra à Séphora et à Gershom leurs noms et leurs valeurs, écrits en lettres ordonnées. Ensemble, ils mirent les 22 lettres et leurs rangs et valeurs sur de petits carrés de bois, inventant tout à la fois des noms, les mots croisés et le Scrabble. Jouant sur les noms des Pharaons Ra-Msès, “Créé par Râ”, et Thout-Mses, « Créé par Thout », la famille conçut ainsi le simple nom de Mses, « Créé », tout court, d’où le Moses allemand. Dans la Torah, Ramsès, RŒMXX. désigne un nom de lieu, une fois dans la Genèse (47, 11), deux fois dans l’Exode (1, 11 et 12, 37), deux fois dans les Nombres (33, 3 et 5).
Le Précepteur avait placé dans cet ordre les trois lettres HSM, haShem, le Nom. Qui les inversa ? Cela donnait MSH.
« Séh”, qui connaît ? Séh, Mi Yodea’ ? » demanda le Précepteur. Dans de grands éclats de rire, Séphora et Gershom répondirent “Any yodea‘”, “je connais !” et entonnèrent en chœur la berceuse des nourrices phéniciennes : sur l’air de “Do-Do, l’enfant do” se répétait le refrain “Cheh-Cheh”. Chéh ou Séh, SH, c’est l’agneau ou le chevreau. Et le sommeil, c’est Chanat, SNT (37).
Associant à ce bonheur familial le petit être qui se formait dans le giron de Séphora, le Précepteur s’attendrit :
« Quelle belle famille nous formons ! Heureux l’enfant que son Papa et sa Maman bercent et dorlotent comme leur petit Séh. »
Le Précepteur se souviendra de ce moment quand il instituera la cellule père-mère-enfant(s) comme unité de base de la société, autour du sacrifice de l’agneau pascal. Le Seder de Pessa’h, les Pâques chrétiennes, la fête musulmane du Sacrifice, qui ont en commun d’être des fêtes familiales, perpétuent chacune à leur façon le verset Exode 12, 3 : « Parlez à toute la communauté d’Israël, en disant que le dix de ce mois, ils choisissent chacun un agneau par maison de pères, un agneau par maison, AYS SH LBYT-ABT SH LBYT, Ich Séh LeBayt-Avot Séh LeBayt ».
Gershom expliquait à sa maman les mots qu’il avait appris à l’école, et Séphora, en retour, expliquait à son fils les cycles astronomiques qu’elle avait révisés chez le Professeur. Quant au Précepteur, il n’en finissait pas de leur montrer les merveilles de l’ordre alphabétique, qu’il les ait ou non introduites lui-même. AED, E’had, Un, vaut 13 (1+8+4). La somme des rangs de SH, Séh, 21 et 5, fait 26, 2 fois 13 ; avec un M initial, 13ème lettre, marquant l’origine, MSH, Moché, tout comme son inverse, HSM, haShem, le Nom, ont pour somme des rangs 39, trois fois 13. Trente-neuf semaines, trois saisons, neuf mois, c’est le temps d’une grossesse. Pour Joseph, YWXF, la somme des valeurs, 156 (10+6+60+80), c’est 12 fois 13, 6 fois 26 ou 4 fois 39.
Pour l’heure, ils décidèrent de réserver ce nom neutre de MSH. Peut-être servirait-il pour le petit frère, si la Providence, bénie soit-elle, le faisait venir en paix. Mais, comme on sait, MSH, Moché prononcé Moussa en arabe et Moyché en yiddish, avec un oy mouillé, d’où Moyse et Moïse en français, sera pour les siècles des siècles le nom de l’auteur de la Bible.
Notes
32. XMK, Samakh, appuyer (sa main ou ses mains), apparaît en particulier dans les rites des sacrifices, par exemple en Exode 29, et en Lévitique 4.
33. Exemple en Genèse 21, 8, juste après la naissance d’Isaac « WYGDL HYLD : VaYigdal HaYélèd, Et l’enfant (plutôt : l’enfanté) grandit ». La somme des valeurs de YLD, 10 +30+4=44, est la somme de celles de AB, père, 3 et de AM, mère, 41.
34. Cf Bernard Dubourg, L’invention de Jésus, tome 1, Gallimard, L’Infini, 1987, « Glossaire », p. 246
35. Par l’arabe, XFR, Sefer a donné « chiffre » au français et donc « déchiffrer », verbe qui s’applique à des textes et non à des calculs. XFR, Sefer a d’ailleurs la même valeur guématrique, 60+80+200 = 340 que SM, Shem, Nom, 300+40.
36. Voir le commentaire de Genèse 5, 1 par Elie Munk dans « La voix de la Torah ».
37. Voir plus haut, p. 32, et note 5
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