Chapitre 12

Connaître, au sens biblique

Séphora retira le voile qu’elle avait mis pour traverser le quartier des prostituées et salua le Professeur. Celui-ci, qui la rencontrait pour la première fois, lui fit compliment de sa grâce, de son élégance et de la grande estime qu’il avait pour son mari.
– « Comment l’appelez-vous ? demanda-t-il en souriant : Enfant du Nil, Puits de science, Précepteur du Petit-Fils ? »

La main de la Providence

Après quelques amabilités, le dit mari expliqua qu’ils venaient prendre son conseil sur le danger qu’il y a à entreprendre un long voyage au début d’une grossesse. Le Professeur les rassura :
« La grossesse n’est pas une maladie, c’est une bénédiction. Tu es en de bonnes mains, Séphora », ajouta-t-il avec tendresse.

Cette formule frappa le Précepteur : dire qu’une femme enceinte est “en de bonnes mains”, ce n’est pas seulement constater qu’elle est connue, reconnue, aimée, protégée par son mari, spirituellement et physiquement ; c’est dire aussi qu’elle devient l’instrument de la Nature, de forces transcendantes incompréhensibles et pourtant certaines : quand un Adam et une Ève “se connaissent”, l’homme et la femme savent et connaissent que s’ils sont parents, ce sera d’un enfant “à leur image”, d’un enfant d’Homme, et non d’une petite chimère, comme dans certains rêves terrifiés de femmes enceintes, tel celui qu’Ira Levin et Roman Polanski ont raconté dans Rosemary’s baby.

Deux époux se savent en de si « bonnes mains » qu’ils savent, absolument, sans y penser, miracle !, que l’enfant qu’ils désirent sera un enfant, leur enfant. Il y a similitude de l’union intime et de la connaissance : on conçoit un enfant comme on conçoit une idée ; “épouser” une conviction, c’est la faire sienne, intimement. Bref cela expliquait pourquoi le verbe yada‘, savoir, connaître – que le Précepteur écrirait YDŒ, combinaison de YD, Yad, main, et de Œ, Ayin, œil (30) – avait aussi le sens qu’on qualifie aujourd’hui de “biblique” : connaître une femme. Ici, les “mains” et l’ “œil” de YDŒ, ce sont ceux de la Providence, bénie soit-Elle.

En fait de connaître “une” femme, il s’agit de connaître “sa” femme. Le premier verset du chapitre 4 de la Genèse est explicite : WHADM YDŒ AT-EWH ASTW, VeHaAdame Yada’ Ète-‘Hawah Ishto, et l’Adam (ou : et l’homme) connut Ève sa femme (31). Ève avait été nommée en Genèse 3, 20 : WYQRA HADM SM ASTW EWH, VaYiqra HaAdame Shem Ishto ‘Hawah, Et l’Adam (Et l’Homme) appela le nom de sa femme Ève. Ces deux occurrences sont les seules du nom de EWH, ‘Hawah, Ève. Il n’en sera plus jamais question, dans aucun livre de la Bible hébraïque. Chassés du Jardin d’Eden, l’Homme et sa femme “font connaissance” d’un coup, définitivement, et engendrent Caïn et Abel sans délai, en vingt mots.

Le rôle du père

Le Professeur montra à ses interlocuteurs le décor de la table de marbre qui lui servait de bureau. On y voyait Isis, portant radieuse entre ses mains son frère Osiris, dont elle a recollé les morceaux éparpillés par leur autre frère, le méchant Seth.

« Que savez-vous de l’histoire d’Isis et Osiris ? »
Ce fut Séphora qui répondit, à l’heureuse surprise de son mari ; lui ne s’intéressait guère aux récits mythologiques, dont les nombreuses variantes lui semblaient arbitraires.
« Ils sont les enfants de la déesse du Ciel et du dieu de la Terre, n’est-ce pas ? Râ n’avait pas approuvé l’union de leurs parents et les avait punis en les empêchant d’avoir des enfants sous son règne. Mais le dieu Thot obtint de la Lune qu’elle donne un peu de sa lumière. C’est dans ces jours cédés par la lune que la déesse mit au monde plusieurs enfants, échappant ainsi à l’interdiction de Râ. Le premier fut Osiris, et ensuite il y eut Isis, sa sœur.
– Qui t’a appris tout cela ? demanda le Professeur amusé.
– Mon Père se passionne pour la sagesse des nations, et ma pauvre Mère, sa mémoire soit bénédiction, m’a aussi transmis son savoir.
– A vrai dire, tes connaissances et celles de ta Maman ne m’étonnent qu’à moitié. Vous les femmes, vous avez un cadran et un sablier dans votre corps. Vous comptez les signes du Zodiaque et les jours de la Lune, toujours en attente de vos règles, de votre bien-aimé, de votre accouchement, du sevrage de vos enfants. Vous avez su avant les hommes que l’année avait douze signes de trente ou trente-et-un jours, que les lunes duraient vingt-neuf ou trente jours. Combien de jours la Lune a-t-elle cédés au Soleil ?
– Cinq ? Ou six ? hésita Séphora.
– Tout est là, expliqua le Professeur. Osiris, Isis et Seth ont un frère et une sœur. Cela fait cinq enfants. Avant l’échange, douze signes solaires (on dit « du Zodiaque ») et douze lunes faisaient, les uns comme les autres, douze fois trente jours, soit trois cent soixante jours. Après l’échange, douze signes font trois cent soixante plus cinq jours, et douze lunes ne font plus que trois cent soixante moins cinq jours, soit trois cent cinquante cinq jours.
Les prêtres du Soleil ont donc découpé l’année en douze fois trente jours plus cinq jours supplémentaires dont ils usent à leur discrétion, aux hasards de la crue du Fleuve. Mais, comme deux lunes approchent cinquante-neuf jours, douze lunes font donc six fois cinquante-neuf, soit trois cent cinquante-quatre jours et non trois cent cinquante-cinq. L’écart entre douze lunes et douze signes est de onze jours, non de dix. »

Le Précepteur suivait les explications astronomiques et arithmétiques avec plus d’intérêt que les contes mythologiques. Mais il se demandait aussi comment s’écrivaient, en lettres phéniciennes, les noms des dieux du panthéon égyptien. Séphora continuait à faire étalage de ses connaissances :

« Le méchant Seth cloue son frère Osiris dans un cercueil à sa taille. Recherchant son époux disparu, Isis entreprend une enquête qui la mène à Byblos, au Levant. Elle retrouve le cercueil et se réfugie avec lui au milieu des marais et des roseaux. Elle conçoit alors et met au monde un fils, Horus l’Enfant, qu’on représente suçant son pouce. Cependant, Seth, chassant au clair de lune, aperçoit le cercueil d’Osiris là où Isis l’avait caché. Il découpe le corps de son frère en morceaux qu’il disperse, afin de supprimer les traces de son crime. Isis part à la recherche des morceaux, les retrouve un par un et reconstitue son frère qui renaît à la vie… »

« Te rappelles-tu le nombre de morceaux ?
– Quatorze ! » dit triomphalement Séphora.
– C’est cela, acquiesça le Professeur. Quatorze, la double semaine, la demi-lune. Quatorze jours, quatorze morceaux pour former un dieu à l’image de l’homme, et non à tête de babouin, de crocodile ou de faucon. Est-ce tout ?

– Je ne me souviens plus bien. N’y a-t-il pas un procès ensuite ?
– Tu te souviens très bien. Seth plaide devant Thot qu’Horus n’est pas le fils d’Osiris, parce qu’il est né quand celui-ci était dans le cercueil. Le procès est long et compliqué mais finalement Horus est reconnu comme l’héritier légitime d’Osiris. C’est la naissance de la lignée pharaonique, tout à la fois animale, végétale et divine, issue d’Isis et d’Osiris. Beaucoup plus que quatorze sanctuaires, dans la Haute et la Basse Egypte, se disputent la gloire d’en avoir recueilli les morceaux… Les hommes ont mis du temps avant de comprendre le rôle du père dans la conception de l’enfant. C’est notre honneur, à nous les Égyptiens, d’y être parvenus. Mais nous ne coupons plus les petits garçons en morceaux, nous nous contentons de circoncire l’héritier de Pharaon, et de déclarer les autres dans nos temples ! »

Au cœur du Temps

Séphora adressa à son mari un regard de connivence et de reproche, allusion à leur mémorable dispute, le premier jour de la nouvelle lune. « Qu’elle est belle ! s‘émerveilla son mari ; qu’est-ce qui la transfigure ainsi ? d’être enceinte ? ou interlocutrice du Professeur ? les deux, sans doute, elle est fière d’être reconnue ».

Le Professeur portait sur Séphora et son mari un regard tendre et pensif. Il essayait de transmettre son savoir, fait de science mais aussi d’émotions et d’intuitions. Il avait consacré l’essentiel de ses recherches à l’étude de la grossesse ; sous son autorité avait été homologuées des milliers de déclarations de paternité ; il avait géré des harems entiers de prostituées sacrées ; il savait donc l’incertitude qui règne en ces matières. Toutes les grossesses ne vont pas à terme, bien des enfants sont trop faibles pour survivre… Il se troubla : « Que le dieu Thot vous garde, vous et vos enfants… » dit-il, visiblement ému.

Le Précepteur identifia le dieu Thot au dieu omniscient qui lui trottait ans dans la tête : maître des calendriers, inventeur de l’écriture, il archivait aussi les listes complètes des ancêtres de chaque nouveau-né. Chacun, sauf malheur, connaît ses deux parents, voire ses quatre grands-parents. Mais ses huit arrière-grands-parents, et ses seize aïeux, qui les connaît ? YDŒ, yada’, savoir, connaître… YD, Dix et Quatre, quelle place donner au Œ, ‘Ayin, œil ? Seize, bien sûr ! avec la valeur Septante (Soixante-dix) : ainsi le mot YDŒ, yada’, savoir, connaître, est placé au cœur du Temps : somme des rangs Trente, somme des valeurs Quatre-vingt-quatre, douze fois sept : trente jours du mois, douze mois de l’année, sept jours de la semaine …

Le Précepteur jugea qu’ils en avaient assez appris, il était temps de prendre congé. Le Professeur le devança et dit à Séphora :
« Comme j’ai fait un cadeau l’autre jour à ton mari, je veux t’en faire un à toi aussi, qui te portera bonheur en chemin », lui dit-il.

C’était une belle chaîne d’or fin, ornée d’un pendentif. Sur une plaquette, de la forme que nous donnons aux Tables de la Loi, étaient gravés un œil et deux mains, celles d’Isis portant Horus, celles aussi du prêtre qui bénit, gravées aujourd’hui sur les tombes, quand le défunt est un Cohen, descendant d’Aaron. L’œil, au dessus des deux mains, répandait comme un soleil ses rayons bienfaisants. Séphora esquissa une révérence, assura le Professeur qu’elle recevait ce cadeau comme sa bénédiction, et qu’elle le porterait en toute occasion. Le Professeur la releva et dit :
« Allez en paix jusqu’au Delta, revenez en bonne santé, et qu’à la fin des neuf mois, Séphora vous donne l’enfant de vos rêves. »

Le soir, avant de se coucher, Séphora mit ensemble dans le coffre les cadeaux du Professeur, chaîne et pendentif, avec les plaquettes offertes à son mari. Ainsi se remplissait l’Arche de leur Alliance.

Notes

30. L’œil et la main sont dans la formule, dite «loi du talion», de Exode 21, 24, reprise en Deutéronome 19, 21 : « œil pour œil (AYN TET AYN, Ayin Ta’hat Ayin ), dent (SN, Chén’) pour dent, main (YD, Yad) pour main, pied (RGL, Règuèl) pour pied ».

31. Chouraqui, lui, traduit ici YDŒ, yada’, par « pénétra ». Dire d’une personne qu’elle est impénétrable signifie en effet qu’on ne sait pas ce qu’elle pense : les voies de la Providence sont impénétrables.


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