Chapitre 10
Devoirs à la maison
Le cinquième soir, les devoirs de Gershom portaient sur la lettre gutturale E, ‘Het, que le Précepteur n’avait pas encore rencontrée. E est l’initiale de « EYM, ‘Haïm », vie, et de « ELB, ‘Halev, lait ». Mais l’exercice portait sur des mots dans lesquels le ‘Het vient en second, derrière un Aleph : AE, A’h, frère ; AED, E’had, un ; AER, A’her, autre ; AERY, A’haréi, après.
Celui qui vient après
Dans la Genèse en français, le mot “frère” apparaît plus de quatre-vingt fois. Mais en hébreu, le mot AE, A’h, isolé, “un frère”, n’apparaît que trois fois : en Genèse 24, 29 pour dire que Rébecca, RBQH, Rivqah, a un frère, nommé Laban, Lavane, LBN ; et en Genèse 43, 6 et 7 quand les fils de Jacob, retour d’Égypte, expliquent à leur père que leur interlocuteur leur a imposé de ne revenir qu’avec leur plus jeune frère. Les autres fois, le mot AE est composé avec un suffixe personnel, “mon frère, son frère, votre frère…”. Par exemple, dans l’histoire de Caïn et Abel, en Genèse 4, aux versets 2 et 8 , Abel est désigné trois fois en référence à Caïn par le mot “AEYW, A’hiv, son frère”, puis au verset 9 figure le célébrissime dialogue : « YHWH dit à Caïn: “Où est Abel ton frère, HBL AEYK, Hèvel A’hykha ?” Il dit: “Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère, moi ? HSMR AEY ANKY, HaShomèr A’hy Anokhy ?” ».
Le mot « AE, A’h, frère » a un féminin : « AEWT, A’hot, sœur ». Rébecca est la sœur de Laban, AEWT LBN, A’hot Lavane, en Genèse 25, 20, Myriam est la sœur d’Aaron, AEWT AHRN, A’hot Aharone, en Exode 15, 20. En Genèse 34, 31, Siméon et Lévi répondent à leur père Jacob, qui leur reproche d’avoir eu la main lourde après le viol de leur sœur Dinah : « Traitera-t-on notre sœur (AT-AEWTNW, Ète–A’hotéynou) comme une prostituée ? ».
Le mot AER, A’her, Autre, est d’autant plus proche du mot AED, E’had, Un, qu’en hébreu carré, le D, Dalet, a une forme en angle droit, ד, qu’il est facile de confondre avec la forme arrondie du R, Rèsh, ר. Un midrash cité par le père Michel Remaud explique que cette confusion peut entraîner « l’effondrement du monde entier ».
« Il est écrit (Deutéronome 6, 4) :
SMŒ YSRAL YHWH ALHYNW YHWH AED
Shema’ Israël Adonaï Elohéynou Adonaï E’had
Ecoute Israël, YHWH (est) notre Dieu, YHWH (est) Un !
Si tu transformes le Dalet, ד, D, en Rèsh, ר, R, tu détruis le monde entier. » Cette confusion aurait en effet pour conséquence de remplacer le mot AED, E’had, Un, par le mot AER, A’her, Autre, ce qui reviendrait à nier rien moins que le monothéisme. La réciproque est également vraie :
« Il est écrit (Exode 34, 14) :
KY LA TSTEWH LAL AER
Ky Lo Tishta’havèh LeEl A’her
Car tu ne te prosterneras pas devant un dieu autre
Si tu transformes le Rèsh, ר, R, en Dalet, ד, D, tu détruis le monde entier ». Ici la confusion entre les deux lettres amènerait à lire : « devant le Dieu Un » au lieu de « devant un dieu autre » (23).
Quant au mot « AERY, A’haréi, après », il revient d’abord en litanie dans les généalogies de Genèse 5 et 11 « Après avoir engendré Enosh, Seth vécut encore huit cent sept ans … » … « Et Na’hor, après avoir engendré Téra’h, vécut encore cent dix-neuf ans … ». Il apparaît ensuite dans divers récits, et notamment dans l’expression « AERY MWT, A’harei Mot, Après la mort », celles d’Abraham (Genèse, 25, 11 et 26, 18), des deux fils d’Aaron (Lévitique 16, 1), du Grand Prêtre (Nombres 35, 28) et celle de Moïse, citée à la première personne : « AERY MWTY, A’haréi Moti, Après ma mort » (Deutéronome 31, 27 et 29).
Le Précepteur fut tenté d’annoncer à Gershom : « Tu pourrais avoir un petit frère ou une petite sœur ». Il se retint, la grossesse de Séphora n’était pas certaine. Mais il s’avisait que pour qu’il y ait “frère“, il fallait un premier-né. Le frère, c’est “ l’autre ”, celui qui vient “ après ”. Certes, une fois le cadet né, l’aîné devient lui-même un frère. AE, A’h, frère, c’est la qualité commune de l’un AED E’had et de l’autre AER A’her. Bref être un fils suppose l’existence d’un père, tandis qu’être un frère suppose l’existence d’un autre frère, et d’un père, dont ils perpétuent chacun le nom.
Alors le Précepteur se souvint de la leçon du Professeur : la huitième note a le même nom que la première, le huitième jour a le même nom que le premier … Le mot “frère” est composé de deux lettres, forcément la première et la huitième… Il décida donc de donner au ‘Het E la valeur Huit. Cela donna au mot « AED, E’had, un » la valeur Treize, comme les treize semaines de la saison, et au mot « AERY, A’haréi, après » la valeur Trente-neuf, comme les trente-neuf semaines de la grossesse.
Construire un enfant
Le soir suivant, les devoirs de Gershom tournaient autour des lettres L et N. Il y avait d’abord le mot LB, Lev, cœur, origine de l’idéogramme universel « I Love ». Mais alors que dans nos cartes à jouer, le cœur est rouge sang, ce cœur-là était blanc, LBN, couleur du lait, ELB, ‘Halev. De LBN, Lavane, blanc, viennent en français “aLBiNos” et “la perfide ALBioN”, à cause de la couleur des falaises de Douvres.
Le cœur, c’est aussi le siège des sentiments. En Genèse 34, 3, Sichem tombe amoureux de Dinah « et parle au cœur, WYDBR ŒL-LB, VaYedaber ‘al-Lev » de la jeune fille. En Exode 9, 12, l’Eternel endurcit « le cœur (AT-LB, Ète-Lèv) » de Pharaon, tandis que les Dix Plaies s’abattent sur l’Egypte. En Exode 3, 8 la Terre Promise est le « pays où coulent lait et miel, ELB WDBS, ‘Halev OuDevash » (24). Et en Exode 23, 19 est prescrite la séparation des aliments carnés et lactés, fondement de la Casherout : « Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère (BELB AMW, Ba’Halev Imo) »(25).
Le mot ABN, Evène, qui signifie “pierre” se décompose en AB-BN, Ab-Ben, Père-Fils. Le lien biologique Père-Enfant est solide, indestructible, définitif, comme la pierre. Le couple Coeur-Fils, LB-BN évoque le blanc LBN du lait maternel. Père-Fils-Pierre, Coeur-Fils-Blanc, les métaphores se complètent, comme le cœur du Père et le cœur de la Mère : ce que le Papa donne à son enfant est aussi précieux que le lait et l’amour de la Maman.
AM, Èm, mère ; LB, Lèv, cœur. Le Précepteur décida que AM et LB valaient quatorze, comme le N, donc que M valait treize et L douze. Ainsi se forma la suite LMN, 12-13-14, que nous avons toujours dans notre alphabet et qui nous a donné les mots « éléments » et « élémentaire », mon cher Watson ! Du coup le mot AMT, Emet, Vérité, vaut Un, Treize, Vingt-Deux, soit Trente-Six, carré de Six, triangle de Huit, exemple de Vérité absolue !
La métaphore comparant la femme enceinte à une maison ou à une ville ceintes de murs ou de remparts, est universelle. En français, un soupirant fait la « cour » à une belle, et même son siège. Mais il y a des voisinages, des résonances, propres à chaque langue, que toute traduction détruit. Comment expliquer Matthieu 9, 3 « Je vous dis que Dieu, peut de ces pierres, susciter des enfants à Abraham », si on ne sait que BN, Ben, c’est le fils et que ABN, Even, c’est la pierre ? Et comment expliquer le verset 18 du chapitre 16 du même Évangile : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon assemblée » ?
Qui voit le voisinage de “bâtir” et “bâtiment” avec l’hébreu BYT, Bayt, maison ? Et celui de “habit”, de “habiter” et de “habitude”, avec HBYT, HaBayt, la maison ? En français, on élève un enfant, comme on élève des canards, comme on élève un mur. Si un enfant est bien élevé, si c’est un bon élève, est-ce dû au maçon, à l’éleveur, ou à ses parents ?
Les trompettes sacrées résonnèrent une sixième fois. Il était temps de passer à table. C’était le sixième jour, Yom haChichi, YWM HSSY. Séphora alla chercher dans la cave une bouteille de vin que son beau-frère faisait venir de la région lointaine, dite du mont Ararat, réputée pour avoir précisément inventé le vin, YYN, Yayine. En Genèse 8,4, l’Arche de Noé se pose sur les monts Ararat (HRY ARRt, Haréy Ararat). Un peu plus loin, en Genèse 9, 20-21, Noé plante une vigne et se sature de vin (WYST MN-HYYN, VaYochète Min-HaYayine).
Séphora versa le vin dans une jolie coupe et prononça la bénédiction rituelle des femmes dans son cas, remerciant le dieu du Sang de son abstention pendant six jours et lui demandant de s’abstenir encore un jour entier. « LEYYM, Le’haym ! », s’exclamèrent alors le Précepteur, sa femme et Gershom, qui n’avait pas classe le lendemain : « À la vie ! ».
Notes
23. « Lévitique Rabba », cité par Michel Remaud : « Évangile et tradition rabbinique » , Éditions Lessius, 2003, p. 32
24. La formule revient quatre fois dans l’Exode, quatre fois dans les Nombres et sept fois dans le Deutéronome.
25. Prescription répétée en Exode 34,26 et Deutéronome 14, 21.
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