Chapitre 9
Tâtonnements
Au quatrième jour, fort de l’autorisation du Prince Héritier, le Précepteur inscrivit le Petit Prince à l’école de Gershom, sous le nom de “ Ramsès, fils de Thoutmsès ”. Il omit à dessein les titres honorifiques et recommanda qu’on appelle l’enfant par un diminutif affectueux, équivalent à “ petit Ramsès ”. La Nourrice devait le conduire à l’école et l’aller chercher.
L’étoile à trois branches
Le Directeur fut enthousiasmé de cette nouvelle recrue, qu’il accueillit gratuitement, faisant simplement circuler la nouvelle, de bouche à oreille, que son établissement était “ au service (by appointment) de Sa Divinité et de la Dynastie ”. Quant au Précepteur, cela lui dégagea du temps pour ses courses et celles de Séphora, pour ses travaux arithmétiques, généalogiques et calligraphiques, pour aller au temple du Soleil, prier, réfléchir et déchiffrer le sens des cantiques égyptiens ; et aussi pour surveiller les leçons et devoirs de Gershom et du Prince, apprenant ainsi l’usage des lettres phéniciennes, un peu comme aujourd’hui les enfants expliquent aux parents l’usage d’internet et des textos.
Il alla dans un magasin spécialisé se procurer les mêmes outils que le Professeur : ardoise noire, craie blanche, boulier multicolore et éponge douce. Il étrenna ces instruments en retrouvant les neuf chiffres du Professeur. Il les disposait comme lui, comme sur notre cadran (quadrant ?) de téléphone :
1 2 3
4 5 6
7 8 9
Le Précepteur connaissait suffisamment de phénicien pour savoir que le mot SM, prononcé Sam ou Sham, signifiait “là”, “à cet endroit”; et que, prononcé Sem ou Shem, il signifiait “nom”. Les lieux aussi ont un nom, information indispensable à la fixation du moindre rendez-vous. Et l’en-tête de nos courriers est toujours constitué de nos nom et adresse, celle-ci étant en quelque sorte constitutive de notre identité. Toujours est-il qu’en Genèse 2, verset 8, YHWH Elohim place Adam, “WYSM SM AT-HADM, Vayassem Sham Ète-HaAdame, Il plaça là l’Homme”, dans le jardin d’Eden, bordé par les quatre Fleuves nommés aux versets 10 à 14. Le Précepteur figura l’alternative de Séphora, AM ou DM, Em ou Dam, mère ou sang, par le triangle formé par les cases un, trois, cinq, du cadran sous la forme
A . D
M
puis il la compléta en plaçant le S sous le M, dans la case huit. Les trois mots AM, DM, SM formaient alors une étoile à trois branches, en forme de Y :
A . D
M
S
De Sem, nom du premier fils de Noé, viendront en français “semer”, “semence”, “séminal” mais aussi “sémite” et “antisémite”, que nous devrions prononcer “antishémite” et qui qualifie ceux qui jugent les autres sur la seule donnée de leur nom, “ sans autre forme de procès”. La semence masculine reçue par la femme crée l’alternative de Séphora : grossesse (AM, Em, mère) ou règles (DM, Dam, sang) ? SM est la Puissance virile, contenant l’information que le père mêle à celle transmise par la mère, le Nom propre qui caractérise chacun, homme ou femme, et le distingue de tous les autres. Mais Qui décide si un rapport sexuel est fécond ou non ?
Qui aurait pu imaginer que les deux mots, YD WSM, Yad vaShem, la Main et le Nom, extraits du Livre d’Isaïe (56, 5), formeraient le nom du Mémorial édifié à Jérusalem, trente-trois siècles plus tard, en souvenir de la Catastrophe, Shoah, qu’allaient perpétrer en ce temps-là de sombres criminels ? Que dit ce verset de seize mots ? La Bible de Jérusalem le traduit en trente-trois mots : « Je leur donnerai dans ma maison et dans mes remparts un monument et un nom (YD WSM, Yad vaShem) meilleurs que des fils et des filles; je leur donnerai un nom éternel qui jamais ne sera effacé ». Le Prophète promet ce monument aux eunuques (Sarissim) qui se conduisent bien, mais qui, sans fils ni filles, n’ont personne pour perpétuer “leurs actes et leur renom”. YD, Yad, c’est la main et c’est l’acte ; la main qui montre l’acte, c’est le monument qui en perpétue la mémoire.
Mère et mort
Un autre mot phénicien que connaissait le Précepteur était le mot Met, qui signifie « mort » et qui nous est parvenu par l’arabe, sinon dans le mot « mort » lui-même, du moins dans l’expression « échec et mat », El Cheik mat, « le Roi est mort », et dans l’espagnol matador, le tueur, de matar, tuer. Ce mot l’intriguait parce que, dans la mythologie égyptienne, la déesse Maât est « la déesse de l’ordre, de la solidarité, de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité et de la justice » (19). Mais il se convainquit rapidement qu’il n’y avait pas contradiction et que la mort était dans l’ordre des choses. Il avait repéré la lettre T à la fin du mot BYT, Bayt, maison ; il écrivit donc le mot MT, Met, mort, qu’il combina avec le mot AM, Em, mère, pour former le mot AMT, Emet, vérité. Chacun de nous, né de sa mère, n’est-il pas destiné à la mort ?
L’expression “BAMT, BeEmet“, “En vérité”, a beau être devenue un tic verbal chez les commerçants de Tel-Aviv et du Sentier (la vérité si je mens !), la Vérité oblige à reconnaître que le mot Emet est rarement utilisé dans la Genèse ; il l’est cependant au chapitre 24, versets 24, 48 et 49, pour qualifier le « DRK AMT, Derek Emet, le chemin de vérité », que le serviteur d’Abraham, Eliézer, suit pour trouver la femme promise au fils de son maître. Pour que les deux membres d’un couple puissent mettre un enfant “ en route ”, il faut en vérité qu’ils marchent d’abord l’un vers l’autre.
“En route” ! Parlons-en, de la route ! « Trois saisons », avait dit le Professeur. Trois saisons dure la grossesse, deux-cent-septante-trois jours d’embûches, d’angoisses et d’accidents…. Combien de grossesses commencées, constatées ou non, s’achèvent dans le sang et les douleurs des fausses couches et des enfants mort-nés ? Combien d’embryons et de fœtus avortent silencieusement ? sans parler de ceux qui sont sciemment tués dans le sein de leur mère ? Et combien d’enfants nés vivants, prématurés ou non, ne survivent que quelques heures ou quelques jours, sans même avoir le temps de recevoir un nom ? Nous autres vivants, nous autres conscients, nous sommes des survivants, sauvés de chaque obstacle par la main de la Providence. DRK AMT, Derek Emet ? Nulle différence entre ceux dont le père est connu et les autres, tous soumis aux mêmes dangers : Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dira le Sauveur, dans l’Évangile de Jean (14,6).
Quand Joseph feint de prendre ses frères pour des espions et les envoie rechercher Benjamin, il leur dit : « Vos paroles seront mises à l’épreuve : la vérité (HAMT, HaEmet) est-elle avec vous ? sinon, par la vie de Pharaon, c’est que vous êtes des espions. » (Genèse 42, 16). Cette vérité est celle de la filiation : avons-nous le même père ?
Toujours est-il que le Précepteur compléta le cadran naturel en plaçant le T dans la case Neuf, de manière que la diagonale forme le mot AMT, Emet, Vérité. Avec le B dans la case Deux, cela donnait
A B D
* M *
* S T
La graine entre deux souffles
Préoccupé qu’il était par la grossesse éventuelle de Séphora, le Précepteur comprenait ce qu’emportait le sang des règles des femmes, vierges, ou mariées mais stériles, pourquoi la fécondation se manifestait par l’absence de règles, et quel était le rôle de la semence masculine dans ces phénomènes. Ses méditations aboutiront au récit d’un prodige : Moïse et Aaron étant confrontés aux mages de Pharaon, « Aaron jeta sa verge devant le Pharaon et devant ses serviteurs, et elle devint un serpent. (…) Eux aussi, les mages d’Égypte (…) jetèrent chacun sa verge, et elles devinrent des serpents; mais la verge d’Aaron engloutit leurs verges » (Exode 7, 10-12). L’œuf fécondé absorbe les autres œufs, qui, dans ce cas, ne sont pas évacués avec le sang des règles.
Du même coup, il entrevoyait la signification d’une scène de la fresque de l’école : la prison où le futur ministre explique leurs rêves aux deux anciens ministres, ses compagnons de cellule, annonçant la disgrâce et l’exécution de l’un, le retour en grâce et le rétablissement dans ses fonctions de l’autre ; il y avait là une métaphore de l’arbitraire avec lequel le Hasard, ou le Destin – appelez-le comme vous voulez – choisit l’œuf qui sera fécondé par telle goutte de semence, et décide quels autres seront éliminés ou absorbés, éparpillés, comme les miettes de gâteaux becquetées par l’oiseau sur la tête du maître pâtissier (Genèse 40, 16-17).
Le soir, les devoirs de Gershom portaient sur la lettre H. Le Précepteur l’avait déjà vue dans le mot FH, qu’on prononce Pèh, et qui signifie “bouche“. Elle ne s’entend guère, étant suivant les cas aspirée ou expirée, comme le souffle de la bouche. À la fin d’un nom ou d’un adjectif, le souffle ah marque souvent le féminin, mais il peut marquer aussi l’interrogation, selon l’intonation donnée, comme dans Mah ? Quoi ? Il se rappela la question qu’il avait posée à Séphora après leur dispute : « Alors, Mama, tu es enceinte ou non ? ». Et il écrivit MH, Mah ? Quoi ?
Inversement le souffle initial ha marque l’article défini, la certitude. BYT, Bayt, maison, HBYT, HaBayt, la maison (20) ; SM, Shem, Nom ; HSM, HaShem, le Nom. La lettre H rend le souffle, l’indécision, le balancement : inspiration ou expiration ? masculin ou féminin ? main droite ou main gauche ?
Une femme ne peut être un peu enceinte. Ou elle l’est, ou elle ne l’est pas. Il y avait MH, il y aurait HRH, harah, qui veut dire “enceinte”, le son ra entre deux souffles. Le Précepteur s’inspirait (tiens !) d’une frise sur la plaquette offerte par le Professeur qui symbolisait la femme enceinte par (o), une petite graine (ou une tête ? ou un soleil ?) entre deux parenthèses symétriques, gonflées comme le ventre de la femme enceinte, comme les joues d’un visage qui souffle. HRH, Harah, qualifiera HGR, Hagar, dans la première Annonciation, en Genèse 16, 11 : « L’Ange de l’Eternel lui dit : Te voilà enceinte (HRH, Harah) et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom d’Ismaël ». “Enceinte”, forcément un mot féminin, exprime à la fois la certitude et l’indécision. La femme vit sous le signe de l’interrogation et de l’attente : qui sera mon bien-aimé ? m’aime-t-il ? serai-je mère ? suis-je enceinte ? d’un garçon ou d’une fille ? irai-je à terme ? mon enfant connaîtra-t-il (ou elle) son père ? que sera son destin ?…
Cette symétrie des deux H de HRH conduisit le Précepteur à décider que la lettre H conviendrait bien pour figurer le Cinq : cinq doigts à chaque main, ou plutôt cinq orteils à chaque pied, pour ne pas contredire le mot YD, Yad, main, Dix et Quatre, un pouce et quatre doigts. Dès lors l’exclamation YH, Yah ! valait Quinze. Et le mot HYH, conjugaison du verbe « Être », Vingt.
HYH apparaît précisément vingt fois dans la seule Genèse. Quant à l’exclamation YH, Yah, abréviation de YHWH que rendront célèbres les HLLW-YH Allelou-ia ! des Psaumes, elle n’a que deux occurrences dans la Torah, dans l’Exode, entre la Sortie d’Égypte et le Don de la Loi au Sinaï : en Exode 15, 2, les Enfants d’Israël entonnent le “Cantique de la Mer“, après avoir traversé la Mer des Joncs et vu engloutir la cavalerie de Pharaon : « Mon énergie, mon chant, Yah! Il fut pour moi pour le salut ! (YH WYHY-LY LYSWŒH, Yah Vayehi-Li LiYoshou’ah). Un peu plus loin, en Exode 17, 16, après avoir triomphé d’Amaleq, Moïse bâtit un autel et prévient : « la main est levée sur le trône de Yah, il y aura guerre pour YHWH contre Amaleq de génération en génération ! ». Comme si un Être incomplet, inachevé, présidait aux destinées incertaines des êtres en cours de “génération“, c’est-à-dire d’engendrement …
À la fin de l’alphabet
Renonçant au cadran naturel, le Précepteur identifia donc le Quatre à D et le Cinq à H, soit dans l’ordre : AB*DH. Mais il restera que dans l’ordre des lettres, M sera quelque part au milieu et S et T à la fin. Et déduisant plus ou moins consciemment du mot RAS, Rosh, tête, que R plus A, c’est-à-dire plus Un, faisait S, autrement dit que S suivait R, le Précepteur figeait les trois dernières lettres, RST.
Il y avait une bonne raison pour que T, lettre finale de AMT, Emet, vérité, et de BYT, Bayt, maison, soit la dernière lettre : c’était la manie des Phéniciens de mettre la préposition Ète à toutes les sauces. Écrite AT, les grammairiens disent qu’elle annonce le complément d’objet direct, les kabbalistes constatent qu’elle symbolise la totalité de l’alphabet, donc de l’Univers, comme l’Alpha et l’Oméga grec, ou l’expression de A à Z en français : « Au Commencement, Elohim créa les Cieux de A à Z (AT-HSMYM, Éte-HaShamaym) et la Terre de A à Z (WAT-HARZ, VeÈte-HaArets) ».
R plus A, c’est-à-dire plus Un, fait S. Le Précepteur jouait avec les lettres R, A, S. Il s’avisa ainsi que le mot ASR, Ashère, anagramme de RAS, était d’un emploi fréquent en phénicien (on le trouvera près de mille fois dans la Torah), parce que c’était le pronom relatif passe-partout, “qui ” ou “que”. Repartant alors de la forme du verbe Être, HYH, Hayah, de valeur Vingt, il lui ajouta un A initial, obtint le mot AHYH, Éhyéh, de valeur Vingt-et-Un. Il épela alors de tête la tautologie « AHYH ASR AHYH, Ehyéh Ashère Ehyéh, Je suis qui je suis » (21). Et pour des raisons disons esthétiques, il prit la décision de donner aux lettres R et S les valeurs Vingt et Vingt-et-Un.
Ainsi les trois mots de la formule AHYH ASR AHYH, centrée autour de S, la 21ème lettre, aurait les trois valeurs 21 – 42 – 21. Et comme il avait décidé de faire de RST les trois dernières lettres, cela donnait au T la valeur Vingt-Deux et cela limitait à Vingt-Deux le nombre de lettres phéniciennes à conserver. Le mot “ HRH, Harah, enceinte ”, dont tout était parti, aurait la valeur Trente, et le mot “ SS, Chèch, Six ”, la valeur Quarante-Deux … Six fois Sept.
Dans les tablettes des initiales, il y avait celle représentant un mur, une paroi. C’était celle de la lettre Q, illustrée par le mot QYR, Qir, paroi (22), racine de Qiriat, village, comme dans Qiriat Arba’ (QRYT ARBŒ), village des Quatre, identifié en Genèse 23, 2, avec ‘Hébron, EBRWN. Toujours est-il que ce mot QYR incita le Précepteur à placer dans l’alphabet la lettre Q avant le R, juste avant les lettres finales R S T. Elle y est toujours.
Tâtonnant, titubant, l’Ordre alphabétique était ainsi en gestation, comme l’embryon que portait peut-être Séphora.
Notes
19. Wikipédia, article “ Maât ”, consulté le 11 mai 2015
20. Genèse 39, 11 : Il arriva un jour qu’il (Joseph) entra dans la maison (HBYTH, HaBaytah) pour faire son ouvrage. Pas un homme des hommes de la maison (HBYT, HaBayt) n’est là, à la maison (BBYT, BaBayt).
21. C’est la formule énoncée à Moïse au Buisson Ardent.
22. Exemple en Lévitique 1, 15 : le Cohen en répandra le sang contre la paroi (ŒL QYR, ‘Al Qir) de l’autel.
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