Chapitre 6

La fresque des parentés

Le Précepteur se leva avant l’aube et monta au Temple de Râ, le Dieu-Soleil, pour la prière du matin. On y jouissait d’une vue étendue sur les deux rives du Fleuve et sur les montagnes qui bordaient la vallée, au levant et au couchant. Le ciel, les champs, les rochers passèrent par toutes les teintes, du noir au pourpre, à l’orange, et enfin au jaune d’or, brillant et violent. Dès le jour venu, les felouques des pêcheurs, passeurs, transporteurs et commerçants s’élancèrent en tous sens.

Prières et cantiques

Un obélisque organisé en cadran solaire était érigé au centre de la première cour. Au pied du minaret d’où étaient sonnées les trompettes sacrées, les fidèles, prosternés en direction du levant, supplièrent l’astre de venir les éclairer, puis se relevèrent à l’apparition du disque solaire et, se mettant alors à l’ombre des colonnes, chantèrent ses louanges et implorèrent sa protection pour d’abondantes moissons.

Le Précepteur aimait ce moment de communion. Il priait ici avec toutes sortes de gens, de toutes couleurs de peau et de toutes conditions, des riches dignitaires aux mendiants et infirmes, pour lesquels il avait toujours quelques piécettes disponibles. Encore que, remarquait-il, n’étaient là ni les paysans, retenus par les soins de la terre et du bétail, ni les esclaves, à qui leurs maîtres ne permettaient pas de sortir, ni les femmes, qui n’étaient admises qu’aux temples de la Lune. Les fidèles comprenaient mal le sens des cantiques, dont la langue archaïque datait du temps des premiers Pharaons. Mais l’important n’était pas de les comprendre, c’était de les chanter ensemble.

La cérémonie terminée, les fidèles se dispersèrent et les prêtres regagnèrent l’intérieur du temple. Le Précepteur avait décidé de se rendre à l’école de Gershom, pour y rencontrer l’Instituteur dont il comptait faire son éventuel remplaçant. Pourquoi ne pas y emmener le Petit Prince ? Il passa donc d’abord au Palais et demanda à la nourrice de l’habiller simplement, de façon qu’il passe inaperçu. Lui qui voulait qu’on appelle le Prince par son nom, pensa-t-il, il se mettait dans une situation où il éviterait de le faire !

L’école portait le nom du célèbre ministre Tsafnat-Pahnéakh, vendu par ses frères. L’entrée était décorée de fresques qui en racontaient la vie romanesque. Une cour intérieure, de forme carrée, sur laquelle donnaient les classes, servait aux exercices physiques et à la récréation. Par les embrasures, on pouvait apercevoir les garçons, de six à treize ans, accroupis en tailleur, leur tablette personnelle posée sur leur genoux, dessiner et ânonner sur les indications de leur instituteur les difficiles caractères hiéroglyphiques. Dans l’une des classes, le Précepteur aperçut Gershom, un petit calame en main, absorbé, avec deux camarades, à reproduire un dessin.

Le Directeur était originaire du Pays des Cèdres et il parlait égyptien avec un accent. Après les salutations, le Précepteur dit qu’il souhaitait montrer les fresques au Prince, puis parler avec l’Instituteur des nouvelles méthodes. Le Directeur s’éclipsa donc et le Précepteur resta avec le Prince, devant les fresques. Il commença par la description reprise en Genèse 41, 39 à 43 :
« Nul n’était aussi intelligent et sage que lui. Pharaon l’avait établi sur sa maison, et tout le peuple se dirigeait d’après son commandement. Regarde, il est représenté ici vêtu de vêtements de byssus, un collier d’or au cou, portant au doigt l’anneau de Pharaon. Il parcourt le pays dans un char semblable à celui de Pharaon. Et on crie devant lui “Abrec ! Abrec! Qu’on s’agenouille !” »

Le Prince portait son attention ailleurs. « Regarde, maître, ici c’est comme au Palais ». Deux fresques représentaient en effet le rêve des sept vaches grasses mangées par sept vaches maigres et celui des sept épis pleins dévorés par sept épis chétifs. Le Précepteur essaya d’en tirer une leçon sur l’alternance de périodes de prospérité et de disette mais ce qui intéressait le petit garçon, c’était l’interprétation de ses rêves à lui. Il demanda si Tsafnat-Panéakh avait interprété d’autres rêves.

« Ne connais-tu pas l’histoire des rêves du Maître-échanson et du Maître-panetier ? Elle est représentée ici », répondit le Précepteur en montrant un autre panneau de la fresque. L’histoire édifiante du Sar-haMachqim SR-HMSQYM et du Sar-haOfim SR-HAWFYM, qui sera rapportée au chapitre 40 de la Genèse, était un classique des nourrices employées par la bonne société de la Capitale. Elle avait diverses variantes, selon les détails – ou l’absence de détails – qui justifiaient la grâce du premier et la disgrâce du second (13). Mais le Petit Prince n’était pas convaincu. Il insista : le futur ministre avait-il lui-même rêvé et interprété ses propres rêves ?

Tablettes illustrées

Le Précepteur le conduisit alors vers le début du récit.
« Oui, il avait rêvé. Il a eu le malheur de raconter deux rêves à ses frères. Ceux-ci l’ont trouvé si prétentieux qu’ils ont voulu le vendre comme esclave à des marchands. Regarde. Dans son premier rêve, il moissonne avec ses frères et il voit leurs gerbes entourer la sienne et se prosterner. Dans le second, le soleil, la lune et onze étoiles se prosternent devant lui. Même son père n’est pas content. Tu vois, il le gronde : « En voilà un rêve que tu as fait ! Allons-nous donc, moi, ta mère et tes frères, venir nous prosterner devant toi ? » (Genèse 37, 10).

Le Précepteur n’était pas satisfait de ses propres explications. Comment peut-on reprocher à un enfant les rêves qu’il fait et qu’il a l’honnêteté de raconter ? Et ce parallélisme du père et de la mère avec le soleil et la lune, va-t-il de soi ? Mais la question du Prince porta sur un autre point :
« Les onze frères, ont-ils tous la même maman ?
– Non, non. Il n’y en a qu’un seul, le plus jeune, qui a la même maman que Tsafnat-Pahnéakh. C’est celui qui est gardé en otage à la fin de l’histoire. Les dix autres frères sont nés auparavant et ils ont d’autres mamans.
– Alors, c’est pour ça qu’ils le vendent. C’est pas pour ses rêves.
– Il n’a pas tout à fait tort » dit une voix derrière eux.

Le Précepteur se retourna et reconnut l’Instituteur. Il portait une tablette illustrée et expliqua avec déférence :
« Le Directeur est venu me prévenir de ta venue, Seigneur, et me remplace auprès de ma classe. »
– Que portes-tu là ? »
– C’est là un exemple des signes que nous avons reçus du Pays au milieu des Fleuves. Il paraît que tu t’y intéresses. »
La tablette était celle de la lettre R et du mot RAS “ tête ”, prononcé Rosh ou Rass, selon les dialectes phéniciens. La lettre se réduisait à un petit rond (14), et sur la tablette était représentée une tête d’homme. A la différence des fresques égyptiennes, où les visages sont toujours de profil, celui-ci était de face.
« Peux-tu me montrer d’autres tablettes ? demanda le Précepteur. Le jeune homme alla les chercher. En l’attendant, le Précepteur reprit l’histoire de Tsafnat-Pahnéakh au commencement.
– Il était une fois, au-delà du désert… »

L’histoire et la légende

Les contes et légendes pour enfants commençaient souvent ainsi. L’Égypte est un pays étroit, dont toute la population est concentrée le long du Nil. Elle ne s’élargit que dans le delta. Entourés de toutes parts par le désert, ses habitants regardent leur pays comme une île où abordent quelquefois des voyageurs venant de pays fabuleux, situés « au delà du désert » .

« Il était une fois, au-delà du désert, un pasteur qui aimait une bergère, rencontrée près d’un puits.. » La fresque correspondante lui rappelait sa propre rencontre avec Séphora, près d’un puits. Il y avait cependant une grande différence entre Tsafnat-Pahnéakh et lui-même. Autant ses rapports avec son beau-père avaient été excellents, autant ceux du pasteur avec le sien avaient été exécrables. Quand il demande la main de sa bien-aimée, le père de celle-ci exige qu’il se mette d’abord à son service pour la mériter par son travail. Puis, une fois le temps convenu écoulé, il donne au prétendant la sœur aînée de la bien-aimée et lui demande de travailler encore pour la bien-aimée qui est la cadette…

« Combien de temps ?… » demanda le Petit Prince.
– L’histoire ne le dit pas. De la sœur aînée, qu’il n’aimait pas, il eut six fils. Le futur ministre, lui, est le fils aîné de la bien-aimée, qu’il finit par épouser.
– Tout à l’heure, tu m’as dit qu’il y avait onze frères.
– C’est compliqué. Il a eu encore d’autres fils avec des servantes » Pour désigner les protagonistes de l’histoire, on utilisait des périphrases : “ Quatrième fils de la Première épouse ”, “ Second fils de la bien-aimée ”, “ Premier fils de la seconde servante ”… Le Précepteur se dit que ce serait plus simple, comme pour le Petit-Prince, de leur attribuer un nom, une fois pour toutes, y compris au futur Tsafnat-Pahnéakh, qui ne pouvait pas avoir été appelé dès sa naissance “ Révélateur de secrets ”.

L’Instituteur revint alors avec plusieurs tablettes illustrant des mots phéniciens de deux ou trois lettres : Y initiale de YD, Yad, main ; D, comme DLT, Delet’, porte ; Œ, comme ŒYN, ‘Ayin, œil ; F, comme FH, Péh, bouche, L comme LB, Lév, cœur, Q comme QYR, Qir, mur, paroi… Sur une autre figurait un paysage imaginaire fait d’un fleuve, de lacs, d’une mer, d’une cascade, et de dunes sous les nuages et la pluie. La lettre M était l’initiale et la finale de MYM, Mayim, eaux. La tablette du B représentait une maison, Bayit, BYT, et la forme de ce B n’évoquait ni le chiffre Deux du Précepteur, ni les deux lèvres du B.

« Il y a combien de tablettes ?
– Je ne les ai pas comptées. Une trentaine. »

Rendez-vous fut alors pris pour les examiner le prochain jour de repos de l’école, l’Instituteur serait disponible. Voyant alors le Petit Prince distrait et fatigué, le Précepteur décida de prendre congé. Il alla saluer le Directeur mais lui demanda encore d’où venait cette coutume du repos le septième jour.
« De Chaldée, Aton-Aï, des astronomes chaldéens. Dans mon enfance, au Pays des Cèdres, chaque année scolaire durait trois saisons, automne, hiver, printemps, avec des petites vacances au solstice et à l’équinoxe, des grandes vacances pendant l’été, et des jours de congé tous les sept jours. J’ai repris cette organisation. Les sept jours, vous comprenez, c’est le quart de lune ».

Le Précepteur le remercia puis retourna au Palais avec le Petit Prince. En chemin, il raconta lentement l’histoire de Tsafnat-Pahnéakh, au rythme de l’enfant, sans l’aide des images ; il continua après le repas et la sieste. Tout en parlant, il se demandait quelle part du récit était légendaire, arrangée pour les besoins de la cause. Et si, comme il était probable, la version illustrée prenait quelques libertés avec la vérité, quelles en étaient les motivations ? Il se rappelait ses triangles de l’autre jour : quand un homme a des enfants de plusieurs femmes, cela complique singulièrement le dessin ! Encore que… Chaque enfant conçu l’est forcément par un seul père et une seule mère… Les listes des ancêtres et des descendants de n’importe quel quidam seraient bien déterminées, si elles étaient tenues par un dieu omniscient.

Cette fois, le Précepteur revint chez lui avant que sonnent les trompettes sacrées.

Et ce fut soir, et ce fut matin. Deuxième jour.

Notes

13. La formule est la même en Genèse 40, 13 qu’en 40, 19 : « Encore trois jours et Pharaon relèvera (YSA, Yissa) ta tête ». Un « relevé » est neutre, favorable ou défavorable.

14. Aussi bien le Rèch hébreu que le Ro grec devenu le P cyrillique et le R latin garderont une forme arrondie.


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