Chapitre 5
Querelle
Le Précepteur frappa à sa porte. Séphora lui ouvrit, et mit un genou en terre.
– « Que la paix soit avec toi, Puits de science »
Ce nom n’avait pas de nuance ironique, au contraire. C’était le nom admiratif que le beau-père du Précepteur avait donné à son gendre en souvenir de son intervention, près d’un puits (7). Il y avait dispersé les bergers importunant Séphora et ses sœurs, et il y avait abreuvé leur bétail.
Le dieu du sang
De la main droite, le Précepteur toucha l’amulette fixée sur le linteau (8) et porta les doigts à ses lèvres. De la main gauche, il releva sa femme.
« Petit oiseau, dit-il, j’ai à te parler.
Séphora est en effet la déformation du phénicien Tsiporah, ZFRH, qui signifie “petit oiseau” (9).
– Moi aussi »
Le Précepteur ne s’attendait pas à cette réplique. Il se dit que ses explications à lui seraient plus longues que celles de sa femme :
« Ah bon ? Eh bien, commence donc.
– Voilà. C’est ce soir la première nuit sans lune et le dieu du sang ne m’a pas visitée. »
“Dieu du sang” serait mieux rendu par “Dieu saignant” ou même par “Saigneur”, ce qui serait bizarre en français. Séphora voulait dire qu’à la date où elle attendait ses règles, elle ne les avaient pas eues. Le début de sa période mensuelle d’impureté était reporté et il était possible qu’elle attende un enfant. La nouvelle aurait dû réjouir son mari, mais il resta perplexe. D’une part, ce n’était que la première nuit de retard et ce n’était pas l’habitude de sa femme de lui donner de tels détails. De plus, la lune qui venait de s’achever, la douzième depuis le décès de la mère de Séphora, était celle du rite d’abstinence sexuelle qu’ils avaient respecté. Bien sûr, il n’était pas impossible que pendant leur sommeil leur désir ait été le plus fort.
« Le dieu du sang ne t’a pas visitée. Et ton mari ? Te souviens-tu de quelque chose ? »
– Ni mon mari, ni personne d’autre », répliqua Séphora piquée. « Ce que je sais, c’est que j’ai toujours dormi à son côté, à mon mari.
– Je ne voulais pas te froisser, Petit oiseau, dit le Précepteur, fâché de sa maladresse. De toute façon, c’est peut-être un retard sans signification. Nous en reparlerons au septième jour, si rien ne se passe. Puis-je te parler de mes affaires ? ».
Séphora ne l’entendait pas de cette oreille. Elle fondit en larmes :
« Tu crois vraiment que j’aurais pu aller avec un autre homme ?
– Quelle idée ! Où as-tu pris cela ?
– Tu l’as dit ! Si je suis enceinte et que tu ne m’as pas visitée, qui est le père ?
– Mon amour ! Si tu es enceinte, j’en serais le premier ravi. Je t’aurais visitée pendant notre sommeil, et nous ne nous en souvenons ni l’un ni l’autre.
– Tu es sûr ? Redis-le moi. Elle se jeta dans ses bras.
– Je t’aime, Séphora, je t’aime. J’ai foi en toi, depuis le jour où je t’ai rencontrée près du puits. »
Séphora se calmait, blottie au creux de l’épaule de son mari.
« Pourquoi rentres-tu si tard ? » hoqueta-t-elle.
Le Précepteur ne savait plus très bien où il en était. Il bredouilla :
« Le Prince héritier m’a retenu. Il veut m’envoyer en mission.
– Tiens, tiens. Et combien de temps ?
– Je ne sais pas. Peut-être une lune.
– Allons bon. Si je suis enceinte, tu ne le sauras pas, et tu ne seras pas là pour m’assister. D’ailleurs, comme tu n’es pas le père… »
Il n’aimait pas du tout cette ironie. Il crut répondre sur le même ton, mais s’enferra.
« C’est ça. Le Prince héritier m’envoie chez les prostituées sacrées étudier combien de jours dure la grossesse … »
Cette fois, c’en était trop. Séphora ouvrit violemment la porte, la claqua derrière elle et s’enfuit sans voile, moindre mal par une nuit sans lune.
Dîner en ville
Malgré plusieurs années de mariage, le Précepteur n’était pas du tout préparé à une scène de ménage.
« Tout ça pour un enfant virtuel, pensa-t-il, dont on ne sait s’il a la moindre existence… Et moi, qui l’autre jour, à propos des rêves du petit Prince, réfléchissait au secret de la paternité… me voilà confronté au problème, chez moi ! Ceci dit, en toute honnêteté, je ne me souviens de rien ».
Il chercha Gershom, qui n’était pas là. Il en déduisit que Séphora avait sûrement cherché refuge chez sa sœur, celle qui avait épousé un riche marchand de bijoux et de miroirs. Ils habitaient maintenant la Capitale, non loin de chez eux. Ils avaient deux enfants, un garçon et une fille, plus jeunes que Gershom. Celui-ci aimait bien aller jouer avec ses cousins dans leur maison, plus belle que la sienne, où d’ailleurs il arrivait qu’il passe la nuit.
Puits de science s’y rendit donc, tâtonnant dans les rues mal pavées. Son beau-frère le rassura. Séphora était bien là, avec sa sœur, s’occupant avec la domestique de préparer le repas des maris et de coucher les enfants. Le Marchand aimait beaucoup la compagnie et la conversation du Précepteur, dont il appréciait les connaissances et le rang princier, qui rehaussaient sa propre réputation. Séphora avait fait une allusion à la cause de leur dispute et on questionna le Précepteur sur sa mission. Un peu gêné, se demandant s’il était en train de révéler des secrets d’État, il en réduisit l’objet.
« Le Prince héritier veut s’informer sur le rythme des jours de repos dans les pays de lune. Il paraît que certaines tribus se reposent un jour sur sept…
– Comme nos enfants ? demanda le Marchand
– Cela m’a frappé également.
– D’où vient cette coutume ? Des phases de la lune ?
– Peut-être… mais d’un Nouveau Croissant au suivant, il y a vingt-neuf ou trente jours. Entre les deux, il y a en gros vingt-six jours de lune et trois ou quatre jours sans lune. Or sept fois quatre font vingt-huit. Si on décide de se reposer exactement un jour sur sept, ce rythme perd vite tout rapport avec la lune.
– A quoi pense le Prince héritier, d’après toi ? Il voudrait étendre cette coutume ? Ce serait une catastrophe si on l’appliquait chez nous. Tu vois mes mineurs, mes chameliers, mes maçons, mes rameurs, mes serviteurs, s’arrêter de travailler tous les sept jours, sans tenir compte des nécessités de leur travail ?
– Je n’ai pas eu l’audace de le demander à Sa Divinité. D’ailleurs une telle décision dépend de Pharaon, glorifiée soit sa puissance.
– Peut-être le Prince héritier réfléchit-il à son futur règne. Le zèle que met son père, notre Souverain, Râ lui prête longue vie, à construire son tombeau, sur l’autre rive du Fleuve, doit lui donner des idées ! Te rends-tu compte de la popularité du successeur s’il accordait un jour de repos, non pas une seule fois, en don de joyeux avènement, mais définitivement, un jour sur sept ? »
C’était autre chose qui tracassait le Précepteur. La veille avait été jour de repos des enfants et aujourd’hui avait été le premier de leurs six jours d’école. Il se demandait si les travailleurs de l’isthme étaient synchrones ou décalés par rapport à ce rythme. Plus il y pensait, plus le Précepteur était convaincu que les avantages qui découleraient de sa généralisation compenseraient largement les inconvénients qu’évoquait son beau-frère.
Mère et mer
La conversation continuait. Les deux sœurs y participaient, vantant les mérites de l’école de leurs garçons, où de nouvelles méthodes étaient sans cesse expérimentées.
« Vous savez, dit Séphora, nos enfants seront bientôt plus savants que nous, et même que toi, Puits de science. Gershom m’a montré des dessins qui transcrivent les sons. Le maître m’a expliqué que cela vient du pays “au milieu des Fleuves” (les Grecs diront la “Méso-potamie”). Pour écrire “ma”, on dessine très simplement. Je m’en souviens, c’est une sorte de vague. » Séphora prit une pique pour olives et une feuille qui servait de napperon et griffonna des sortes de vagues ondulées.
Le Précepteur était amusé et se lança dans une explication.
« Ma, ma, ma, répéta-t-il. N’est-ce pas comme cela que les petits enfants appellent leur mère ? Ne voyez-vous pas le rapport entre les vagues et la mère ? »
Les dames étaient perplexes. Il se voyait lui-même dans son berceau, confié aux vagues du Fleuve par sa mère biologique, avant d’être recueilli par sa mère adoptive. Il revoyait les accouchements auxquels il avait assisté pendant ses études, et même la naissance de Gershom, et pensait à l’émotion de la mère lorsqu’elle « perd les eaux ». Il avait souvent imaginé l’embryon, puis le fœtus, puis l’enfant flottant sur l’eau, coquille de noix ou arche de bois dans le ventre de sa mère. « La mère est une mer » ajouta-t-il, pensif, devant des interlocuteurs respectueux.
Dans l’écriture que Gershom apprenait à l’école, qui allait devenir le “paléo-hébreu”, le M, dit « Mem », avait une forme ondulée qui s’est curieusement conservée jusqu’à nous, alors que dans l’écriture de l’« hébreu carré », adoptée lors de l’exil à Babylone, le M prit précisément une forme … carrée. Le nom Mem évoque d’ailleurs Maym, MYM, “eaux” (10), ; or YM, Yam, c’est la mer (11). Et AM, Èm, c’est la mère (12). “Maman” en hébreu, se dit Ima et s’écrit AMA, Aleph, Mém, Aleph.
Puits-de-science et Petit-oiseau rentrèrent chez eux réconciliés, laissant Gershom dormir chez ses cousins. Les garçons iraient demain ensemble à l’école. La sœur de Séphora avait proposé de lui prêter un voile, mais elle avait refusé, parce qu’elle était accompagnée de son mari. Main dans la main, il lui demanda :
« Alors, Ima, tu es enceinte ou non ? ».
Elle éclata de rire et se blottit sur sa poitrine. Dans le bras qui l’étreignit, il mit tout l’amour du monde.
Notes
7. Exode 2, 15 : Moïse s’enfuit de devant Pharaon, et il siégea (WYSB, Vayochèv) dans le pays de Modian, et il siégea (WYSB, Vayochèv) près du puits (ŒL-HBAR, ‘Al-HaBeér’).
8. Les Mezouzot juives contiennent le texte du premier paragraphe du Shema’ qui dispose : Tu les écriras (ces paroles) sur les poteaux (ŒL-MÇWÇT, ‘Al-Mezouzot) de ta maison et sur tes portes (Deutéronome 6, 9)
9. Exode 2, 21 : Il (Jethro) donna Séphora (AT-ZFRH, Ète-Tsiporah) sa fille à Moïse. Le mot Tsipor, pl. Tsiporim, ZFR, ZFRYM, « oiseau, oiseaux » revient plusieurs fois en Lévitique 14 à propos de sacrifices. Voir aussi Marie Vidal: Jésus & Virounèka, Romillat 2000, ch. 2, p.19-27 à propos de la ville de Tsipori, en grec Sepphoris, au nord de Nazareth.
10. Genèse 1, 6 : Et Dieu dit: Qu’il y ait une étendue au milieu des eaux (HMYM, HaMayim) et qu’elle sépare les eaux d’entre les eaux (BYN MYM LMYM, Beyn Mayim LaMaym)
11. En Genèse 14, 3 est YM HMLE, Yam HaMala’h, la Mer de Sel, la Mer Morte. En Exode 15,4 est YM XWF, Yam Souf, la Mer des Joncs, la Mer Rouge. En Nombres 34, 6 est YM HGDWL, Yam HaGadol, la Mer Grande, la Mer Méditerranée.
12. Exode 2,8 : La fille de Pharaon lui dit (à Myriam) : Va. Et la jeune fille alla et appela la mère (AT-AM, Ète-Em) de l’enfant.
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