Chapitre 3
Entre le bœuf et l’âne
L’enfant alignait de petits osselets, ânons d’obsidienne, veaux d’ivoire, en fredonnant une comptine, une berceuse évoquant le marchand de sable :
E’had, Shenéy, Shalosh,
Aujourd’hui je vends le vent
Arba, Misha, Shesh
Demain je vends la pluie
Sheva, Shemoné, Tisha,
Après-demain je vends le sable
Dix, Onze, Douze
Et bébé fera dodo
L’enfant do
La litanie des premiers chiffres n’était pas dite en égyptien, mais en phénicien, langue que parlaient les esclaves et travailleurs venus d’au delà du désert, dont la plupart des nourrices employées par la bonne société, et réputées pour leur savoir et leur bonne présentation ; leur manière de compter devenait celle des enfants qu’elles éduquaient. Précepteur-du-Petit-Fils, dans son jeune âge, avait eu une telle nourrice, à laquelle il devait sa connaissance du phénicien parlé. Celle du Petit Prince avait le privilège de lui rester attachée bien au delà de l’âge de l’allaitement ; elle assistait à la leçon du Précepteur.
En fait de « dodo », la berceuse jouait sur les syllabes cheh cheh, et nah nah qui connotaient le sommeil : en phénicien, le sommeil se disait Shenat’, qui sera noté SNT en hébreu biblique (5). Pour les nourrices, “agneau” se disait Séh, mot qui évoque le bêlement des troupeaux, et qui désignait d’ailleurs aussi bien les chevreaux et tout le petit bétail… Ainsi sera nommé, en Exode 12, 5, “l’agneau pascal” sacrifié avant la sortie d’Égypte : « ce sera un petit bétail (SH, Séh) sans tare, mâle, d’un an. Vous le choisirez parmi les moutons ou les chèvres ».
La plupart des chiffres contenaient la sifflante ch ou ss. Seuls Un, E’had, et Quatre, Arba faisaient exception. La comptine n’avait pas repris “Dix, Onze, Douze” en phénicien, parce que cette langue avait un système de numération décimal où l’on comptait “Dix, Un-dix, Deux-dix…, Essré, E’had-Essré, Chené-Essré…” ce qui était pratique mais ne convenait guère à une comptine.
Dans les classes collectives, comme celle qu’avait fréquentée le Précepteur, on utilisait de simples cailloux, des “calculs”, noirs et blancs, mais le Prince avait droit à des figurines en pierres précieuses et sculptées. Il y en avait douze de chaque sorte et, sous prétexte de paysans répartissant, l’un douze ânes entre trois fils, l’autre douze bœufs entre quatre fils, il s’agissait de comprendre que quatre fois trois égale trois fois quatre égale douze.
Aujourd’hui, après deux ou trois millénaires de tâtonnements, nous disposons d’idéogrammes universels, qui peuvent se lire en toutes langues, pour écrire une telle égalité :
4 x 3 = 3 x 4 = 12.
D’ailleurs les tâtonnements ne sont pas terminés, puisque, sur les claviers d’ordinateurs, le signe « multiplié par » devient une étoile, si bien que désormais nous écrivons plutôt
4 * 3 = 3 * 4 = 12.
En hiéroglyphes, il est très difficile d’écrire cette formule. Même les chiffres « un », « deux » et « trois », symbolisés par une, deux ou trois plumes d’ibis, sont très élaborés et il faut plusieurs mois d’entraînement pour les dessiner ou les graver correctement. Le Précepteur utilisait un système simpliste qui consistait à utiliser des bâtons jusqu’à quatre : |, puis ||, puis |||, puis |||| ; à marquer cinq avec une barre penchée /, ce qui conduisait à combiner barre penchée et bâtons de six à neuf : /|, puis /||, /|||, /||||. Dix se marquait alors par deux barres entrecroisées X.
Évidemment les professions ayant à faire des calculs, comme les géomètres du cadastre ou les collecteurs d’impôts, avaient des systèmes plus sophistiqués, mais différents les uns des autres, et révélés aux seuls membres de la corporation, qui en conservaient jalousement le secret. Aucune autorité ne s’était risquée à les normaliser, de peur d’attenter aux privilèges de fonctionnaires indispensables à la bonne marche de ce qui n’était pas l’État.
La différence
Soudain l’enfant bègue renversa ses osselets et posa une question sans rapport avec l’exercice :
« Dis Tonton, comment j’étais quand j’étais bé… bébé.. ? »
Le mot que nous traduisons par “Tonton” était l’appellation affectueuse que les enfants égyptiens donnaient à leurs oncles et grand-père maternels. Stricto sensu, le Précepteur et son élève, tous deux fils de filles de Pharaon, étaient plutôt cousins germains, mais la différence d’âge justifiait le terme. Il fit une réponse convenue :
« Tu étais très mignon…
puis fut désarçonné par la réplique :
– Mon agneau aussi, il est très mignon… »
« Revoilà un agneau », pensa le Précepteur. Comment faire comprendre à cet enfant la distance entre un petit d’animal et un petit d’homme ? Il prit deux figurines, un bœuf et un âne, les plaça sur son écritoire, dessina un agneau entre les deux et demanda :
« Combien vois-tu d’animaux ?
– Chaloch, trois » répondit le Prince.
Le Précepteur prit un autre âne, un autre bœuf et dessina cette fois un bébé entre les deux :
« Et ici, quelle différence fais-tu ?
Mais l’enfant se déroba :
– Et toi ?
Agacé, le Précepteur répondit sèchement :
– Les agneaux ne posent pas de question… »
Il n’était pas au bout de ses peines, car le Petit Prince réagissait au mot “ différence ” :
– Quelle différence y avait-il entre moi et les autres bé…bébés ?
Aïe, sujet scabreux. Comme le Prince héritier et l’Épouse Sœur expliquaient à leur fils qu’ils étaient de souche divine, il était normal que le Prince demande en quoi cela le distinguait des enfants qui ne l’étaient pas. Le Précepteur eut alors une association d’idées incongrue ; le bégaiement du Prince lui rappela le bêlement du mouton. Avec son calame, il esquissa un profil de lèvres fermées, sous la forme d’un B majuscule. Puis, saisi d’une soudaine inspiration, il décida que ce signe convenait à la fois pour le son Bé et pour le chiffre Deux, puisqu’on a deux lèvres pour le baiser, qu’il faut être deux pour avoir un bébé, et puisque tous ces bégaiements, babillages et balbutiements vont par deux : il y aura deux B dans Babel, BBL, comme dans babil et Bible.
Il ne pouvait deviner l’immense portée de cette décision, véritable Big-Bang de l’écriture alphabétique. L’ironie de l’histoire, qui sont ses hasards, fait que le Beit hébreu, deuxième lettre de l’alphabet mais première lettre du premier mot de la Bible (BRASYT, Beréshit), n’a pas la forme que le Bêta grec et le Bé latin ont conservée. De nos jours, le B est au deuxième rang des alphabets ; le mot grec bis – et le préfixe bi – ainsi que l’anglais both, se rapportent à toutes sortes de choses qui vont par deux, y compris pour les artistes à qui le public demande de répéter un air à succès.
Pour l’heure, le Précepteur ne savait que répondre : il allait intimer à l’enfant de revenir à ses rangées de quatre et trois ânes et bœufs, quand la leçon fut opportunément interrompue. Un serviteur fit savoir au Précepteur que le Prince héritier lui demandait de passer le voir. Pris d’un trac intense, le Précepteur confia alors l’enfant à sa nourrice et, se perdant en conjectures toutes plus invraisemblables les unes que les autres, il suivit le serviteur.
Notes
5. Genèse 28, 16 (songe de l’échelle) : « Et Jacob s’éveilla de son sommeil (MSNTW, MiShenato) »
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