Chapitre 2

L’étoile et l’échelle

La salle était richement décorée de fresques. Le petit Prince, allongé sur un divan, les yeux au plafond, pleurait, pris de hoquets successifs. Le Précepteur, debout derrière lui, essayait de lui faire expliquer la cause de ce chagrin.

« J’ai fait un rêve, Maître, le même, plusieurs fois. Je suis avec mon-pè…, père, et l’âne, et les serviteurs, nous marchons ensemble, longtemps, longtemps. Ça monte, ça monte…. À un moment, je reste seul avec lui. Il me donne le bois, c’est lourd… Il n’a pas d’a.., d’a.., d’agneau, Maître, il n’a pas d’agneau ! En haut, il me prend, il m’attache, il me place sur le bois, il met le feu…
– Et alors ?
– Et alors, Maître, il étend la main, il prend le cou… couteau, il lève le bras, pour m’égorger ! !
– Et alors ?
– Alors, je me réveille, affolé, en sueur… »

Quel est mon nom ?

Le Précepteur réfléchissait. Il s’efforçait de repérer les mots sur lesquels le petit bègue butait, “mon-père”, “agneau”. Il demanda :
« Comment t’appellent tes parents quand ils sont seuls avec toi ?
– Agnelet, mon-cabri, mon-poussin… des noms comme ça…
– Et ton grand-père ?
– Je ne suis jamais seul avec mon grand-père. Quand il me parle, il me dit “ Petit-Fils ”, d’un air sévère. Il me fait peur… Dis-moi, Maître, quel est mon nom ? »

Les adultes, en Égypte, changeaient de nom chaque fois qu’ils changeaient de profession. Le Précepteur s’avisait que c’est pareil en famille. Le fils des uns devient le père des autres, et un frère pour l’un est un cousin pour l’autre. La mère donne à l’enfant un nom affectueux que ne donne pas le père, et ainsi de suite …

Gershom appelait son père “Papa” ; celui-ci, à la Cour, était appelé “Précepteur”. Mais le problème du petit Prince n’était pas la proche parenté de son père et de sa mère – après tout, les enfants aiment que leurs parents s’aiment – le problème, c’était d’avoir un seul grand-père. Les autres enfants en avaient souvent deux – ou plutôt un et un, parce que le mot désignant le père du père n’était pas le même que le mot désignant celui de la mère. Comme les jeunes gens se mariaient très jeunes, les grands-pères jouaient un grand rôle dans l’éducation des adolescents, les pères étant requis par le service militaire et par leur métier, et les mères occupées par les enfants plus jeunes. Selon toute vraisemblance, le petit Prince refusait les parents qu’il avait, se reprochait cette idée et souffrait de cette pensée. Il aurait voulu que ses parents lui trouvent des parents “ normaux ”.

N’importe qui peut faire un rêve analogue, s’il doute ou s’il regrette que celui qu’il appelle Papa soit vraiment son père biologique. N’importe qui, sauf le petit Prince, conçu, comme toute la lignée pharaonique, sous la surveillance étroite des prêtres du dieu Thout. Pour authentifier son ascendance, ceux-ci avaient assisté à l’union de ses parents, avaient noté l’état du Soleil, de la Lune et des étoiles cette nuit-là et le jour de sa naissance, puis l’avaient circoncis et nommé dès ses tout premiers jours. Les autres garçons, y compris ceux que le Prince héritier avait eus d’autres femmes, étaient circoncis plus tard, avant leur puberté.

Enfant trouvé

Le Précepteur se demanda si l’enfant avait aussi des problèmes avec sa mère. Il parla comme le père de l’enfant tourmenté par le Roi des Aulnes, Erlkönig, dans le poème de Goethe :
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind.
« Sois calme, reste calme, mon enfant. Tu sais que ton Père ne sacrifie que des béliers à corne. Tes parents t’ont toujours adoré, même avant ta naissance. Ne vois-tu jamais ta Mère en rêve ?
– Si, si l’autre nuit ! Je jouais à cache-cache dans les roseaux au bord du Fleuve, avec ma Mè… Mère et ses suivantes. Elle m’attrape, s’écarte, et elle … elle me jette dans le Fleuve !
– Je crois comprendre d’où vient ce rêve.
– Vraiment ?
– Je fus témoin de la scène. Tu étais bébé dans ton berceau. Un berceau en forme de panier pointu et évasé, comme une pyramide de nos anciens rois, renversée. Et ta Mère et ses suivantes jouaient dans l’eau, envoyant ton berceau de l’une à l’autre, balle flottant comme une felouque. Un moment, je ne sais pourquoi, tu as disparu dans les roseaux. Ce fut un bref instant de panique, vite interrompu. Je vois encore ta Mère soulever ton berceau au soleil, je l’entends clamer : “Ne cherchez plus ! Je l’ai trouvé !” … »

Le Précepteur fabulait. A l’époque de la naissance du Prince, il était à Modian, dans le pays de Kouch, chez Séphora. Leur fils y était né, et ils y avaient passé quelques années. C’était son destin à lui, “enfant trouvé” dans un berceau flottant sur le Nil, qui lui avait inspiré cette histoire. Mais il avait sa confirmation. Le Prince refusait aussi bien sa Mère que son Père, alors qu’un enfant ordinaire ne doute pas de sa mère. Lui-même ne se posait pas de question sur sa mère biologique. Sa mère, il la connaissait et la chérissait tendrement, heureux qu’elle soit toujours de ce monde, affectueuse et attentionnée. Restait encore une question à poser.

« Et ton Frère aîné ? En rêves-tu ? Comment t’appelle-t-il ?
– Il m’appelle “ Petit frère ”. Lui c’est en vrai qu’il se moque souvent de moi et me jette des pierres en criant… »
Le Petit Prince fondit en larmes. Il hoquetait en essayant de répéter une des injures que lui lançait son frère, dans laquelle le Précepteur finit par entendre quelque chose comme “ Divinité de mes c… ”. Le Fils aîné du Prince héritier, né d’une suivante de l’Épouse-Sœur, était âgé de vingt ans et avait déjà commencé une carrière militaire. Son animosité pour son demi-frère, de treize ans plus jeune mais appelé en principe à régner, était bien connue.

Le Précepteur consola et calma peu à peu le Petit Prince.
« Je ne veux plus faire ces rêves, Maître. Que dois-je faire ? »
Il fallait improviser. Manifestement cet enfant ne savait pas très bien qui il était, avec ses parents qui l’appelaient de toutes sortes de noms … Le Précepteur décida de conseiller au Prince héritier et à l’Épouse-Sœur, s’ils voulaient bien l’écouter, d’appeler l’enfant par son nom, puisqu’il en avait un. Pharaon était un Ramsès, le Prince héritier était un Thoutmsès, son fils un Ramsès. Le français ne connaît pas de diminutif à Ramsès. Disons “ Petit-Ramsès ”.
« Petit-Ramsès, dit le Précepteur, honore ton Père et ta Mère. Quand tu es en public, c’est-à-dire quand il y a d’autres personnes présentes, ta nourrice par exemple, appelle ta mère, comme les autres le font eux-mêmes, “Princesse”, tout court. Fais de même pour ton père : appelle-le “Prince”, tout court. Mais en privé, tu te laisses aller, embrasse-les et appelle-les à ta guise. »

Le petit garçon n’écoutait pas et posait une nouvelle question, qui sonne en français comme un alexandrin.
« D’où te vient ce talent d’interpréter les songes ? »
Le Précepteur se dirigea vers l’une des fresques de la salle et désigna un personnage dont le profil ne se distinguait des autres que par son imposant costume.

« Vois-tu cet homme ? Il était ministre lorsque régnait un Pharaon d’autrefois, un grand-père d’un grand-père de ton grand-père. Il interprétait les rêves avec sagesse. On l’appelait Tsafnat-Pahnéakh, le Révélateur de secrets. C’est lui qui a créé le ministère des Greniers, et aussi l’impôt sur les moissons. Tu vois, ici il y a sept vaches grasses mangées par sept vaches maigres, et là sept épis pleins dévorés par sept épis chétifs.
– Pourquoi sept ? (4) »

Le Précepteur décida alors d’emmener l’enfant visiter l’école où étudiait son propre fils depuis l’an dernier et qu’on appelait “École Tsafnat-Pahnéakh”, en hommage à cet illustre serviteur de Pharaon. Toute une série de fresques y détaillait sa romanesque histoire, depuis l’épisode où il était vendu par ses frères à son règne en tant que Vice-Roi, et même à son embaumement.

Arbres généalogiques

Le Petit Prince de Saint-Exupéry demande à l’Aviateur : « S’il te plait, dessine-moi un mouton… ». Ici, le Petit Prince demande :
« S’il te plait, dessine-moi un bébé… »

Sur la tablette que lui tendait le Prince, le maître esquissa, avec un pastel de couleur, une sorte de A majuscule renversé et évasé, sur la barre duquel il figura le profil d’un petit bébé. Dans le berceau le plus courant, quatre trous percés dans deux faces opposées permettaient de glisser deux cannes rigides formant tringles, munies de poignées, qu’on posait sur toutes sortes de supports, des branches d’arbres au dehors, des chaises ou des étagères à la maison, pour pouvoir balancer et endormir l’enfant.

L’élève se contenta de ce dessin sommaire et se rassit pour le recopier. Sur sa propre tablette, le maître reprit le thème, sous forme d’un dessin qu’il faisait souvent : un berceau, ce qu’on appellera plus tard un moïse, flottait sur le Fleuve, au pied des trois grandes Pyramides qu’avaient autrefois bâties les Pharaons des premières dynasties. En superposant le profil d’un berceau, triangle pointe en bas, et celui d’une pyramide, triangle pointe en haut, on obtenait une étoile à six branches. Le maître comprenait bien que son dessin reconstituait, plus ou moins consciemment, les circonstances rêvées de ses premiers jours. Il se laissa aller à figurer aussi sur sa tablette ce qu’on appelle, par une métaphore courante, un « arbre » généalogique, et y retrouva des triangles.

Le triangle pointe en bas figurait l’ascendance : chacun a un père et une mère, ceux-ci de même, d’où quatre grands-parents, et ainsi de suite. Si on inversait le cours du temps pour représenter la descendance, le parent pointe en haut, ses enfants en bas, c’était plus conjectural, puisque le nombre d’enfants varie d’un individu à l’autre, que certains n’en ont aucun et d’autres un seul. Dans le cas du petit Prince, deux triangles s’accolaient pour former un losange. Ses parents et lui, c’était le triangle du bas. Ses parents et leur père, Pharaon, c’était le triangle du haut. Le Précepteur se mit à imaginer chaque individu au centre d’une étoile à six branches, deux triangles opposés symbolisant ascendance et descendance.

Le Précepteur réfléchissait à un paradoxe : plus on remonte dans le temps, plus on a d’ancêtres. Combien les Égyptiens d’aujourd’hui avaient-ils d’ancêtres, du temps où les premiers Pharaons bâtissaient les grandes Pyramides ? Le nombre des hommes était-il énorme autrefois ? se réduisait-il au fil du temps ? Pour résoudre le paradoxe, il faut comprendre que les maris et femmes ont forcément des ancêtres communs, sont donc cousins plus ou moins éloignés, et que le nombre d’ancêtres réel est plus petit que le nombre théorique. Votre arbre généalogique, si on remonte le temps, passe par une largeur maximale puis se rétrécit, sous forme d’un grand losange. Le petit losange du Prince, qui avait un seul grand-père au lieu de deux, était un cas extrême.

Mais si on admet que tous les pharaons épousent leur sœur, comme le voulait la tradition, l’arbre généalogique de la dynastie prend la forme, non pas d’un losange, mais d’une échelle, le barreau du bas figurant le couple du Prince héritier actuel et de son Épouse-Sœur, les barreaux du haut, ceux de leurs divins ancêtres. Sur les barreaux intermédiaires sont les pharaons des générations précédentes. Pouvait-on dire qu’ils sont de plus en plus divins vers le haut, de plus en plus humains vers le bas ?

Ainsi réfléchissait celui qu’on appelle aujourd’hui « Moïse notre maître », Moyché Rabbénou, et qui n’avait alors qu’un seul élève.

Notes

4. On aura reconnu le rêve que Pharaon fait en Genèse 41, versets 1 à 7, et celui que Joseph explique aux versets 25 à 32. Le nom de Tsafnat-Pahnéakh, en égyptien dans le texte, est donné à Joseph par Pharaon au verset 45. Plus haut, le début du chapitre était évidemment inspiré par la scène dite du “sacrifice d’Abraham” ou de la “ligature d’Isaac”, de Genèse 22, 1-18. Quant au rêve du berceau perdu dans les roseaux, il est inspiré par la scène de “Moïse sauvé des eaux”, en Exode 2, 1-10.


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