Prologue

La Bible à l’école

Mes chers enfants,
comme les nouveaux programmes d’instruction civique, morale et religieuse nous l’ont prescrit, nous abordons aujourd’hui la théologie laïque, c’est-à-dire l’étude de la notion de Dieu ou, plus exactement, l’étude du mot “Dieu”. C’est une question difficile, sur laquelle ont travaillé les plus grands esprits. Mais pour vous en donner une première définition, qui pourra nous suffire au début, disons que Dieu est la “personne morale” représentative de la totalité du genre humain, de la totalité des Hommes, y compris soi-même. Je reviendrai tout à l’heure sur “y compris soi-même”.

Le parti monothéiste

Pour nous limiter aux temps où portent nos regards, cette notion remonte à l’Égypte pharaonique, et plus précisément à l’époque d’un Pharaon dont l’appellation grecque est Amenophis IV, qui, selon les égyptologues, régna aux alentours des années 1360 avant l’ère commune. Il était le mari de la belle Nefertiti, dont je vous montre ici une représentation.

Ce Pharaon devait être exaspéré des disputes entre les prêtres des différents cultes et, comme tout souverain, préoccupé d’unité nationale. De là découlerait son idée que le culte d’un seul dieu, appelé Aton, mot qui dans la langue de son temps voulait dire “Seigneur”, ferait l’union, non seulement de tous ses prêtres, mais aussi de tous les peuples asservis à son Empire. Pour proclamer sa propre allégeance à ce dieu, il se fit appeler Akhen-Aton, ce qui signifie, paraît-il, “le Seigneur est satisfait”.

Changer son nom, comme tout souverain accédant au trône, était sans doute acceptable. Mais ordonner l’abandon du culte des autres dieux allait se révéler suicidaire : c’était attaquer de front les intérêts des prêtres, dans une société où ils étaient seuls détenteurs de la science, notamment celle du calendrier, et surtout seuls à savoir lire, après de longues études, les complexes hiéro-glyphes, les gravures sacrées. L’échec était dès lors fatal et les cultes anciens furent rétablis par un successeur, issu je crois d’un Coup d’État.

L’idée de ce Pharaon était simplement en avance sur son temps. Elle est en passe, après plus de trois millénaires de détours, de faire l’unité, non de l’Égypte, mais de l’ensemble du monde : l’unicité de Dieu est bel et bien équivalente à l’unicité du Genre humain tout entier, et porte en elle l’échec de toute tentative de partition, entre races, entre religions, entre nations, entre classes sociales, entre sexes.

Akhen-Aton avait sûrement des partisans, qu’on peut qualifier de monothéistes, partisans du Dieu Unique. Comme dans tout parti battu, ceux-ci étudièrent les causes de leur échec, et comprirent l’importance qu’y avait joué l’accaparement par le clergé du système d’écriture. Or à la même époque, dans la région de Phénicie qu’on appelle aujourd’hui Liban, là où se trouve la ville de Byblos, commençait à s’imposer l’écriture alphabétique, qui est beaucoup plus facile à enseigner au peuple que les hiéroglyphes.

Les monothéistes entreprirent donc de briser le monopole clérical des hiéroglyphes et de leur substituer cette écriture, en diffusant un exposé de leur doctrine rédigé en lettres phéniciennes. Ce traité nous a été conservé sous le nom de Torah, la langue qu’il utilise est l’hébreu biblique. De nombreuses traductions en existent, qui, sous le nom de Pentateuque, les “Cinq livres” en grec, forment le début de toutes les Bibles du monde.

Le rédacteur de cette Torah est connu sous le nom de Moïse. Évidemment nous ne savons pas si Moïse rédigea seul les cinq livres qui lui sont attribués, et nous ne savons pas non plus distinguer l’apport de Moïse de ce qu’il doit à des doctrines et légendes antérieures. C’est la même chose pour d’autres auteurs, comme Homère, Shakespeare, ou La Fontaine, dont personne ne discute ni l’existence, ni le génie, ni l’unité de l’œuvre.

L’ordre alphabétique

Comprenez bien, mes enfants,
que la Vérité est indépendante du langage dans lequel elle s’exprime. Si je dis : « Un et un font deux », « deux et deux font quatre », j’énonce des vérités certes universelles, et définitives, mais incompréhensibles pour qui ne parle pas français. Si j’écris 1+1=2, 2+2=4, j’énonce les même vérités, comprises en toutes langues, mais seulement par les gens qui utilisent les chiffres qu’on appelle arabes et les notations mathématiques usuelles. Il y a ainsi des vérités définitives, non susceptibles de progrès, et préexistant à leur propre énoncé : par exemple la “Table de Pythagore” préexiste à la présentation qu’en a faite Pythagore. Eh bien, Moïse “découvrit” la Torah comme Pythagore sa Table.

Mais alors que les chiffres sont ordonnés, Un, Deux, Trois …, les lettres ne le sont pas, sauf à recourir à une convention : l’ordre alphabétique, que nous avons grosso modo conservé. Tout porte à croire que Moïse en est précisément l’inventeur. « Quelques témoignages archéologiques permettent de conclure que l’ordre des lettres de l’alphabet hébreu est fort ancien » (1). De fait notre ordre alphabétique à nous, celui de l’alphabet latin de 26 lettres, présente encore de grandes analogies avec celui de l’alphabet hébreu, de 22 lettres, que Moïse a normalisé voici 33 siècles.

Les lettres furent ainsi associées à des rangs, de 1 à 22, une fois pour toutes. Moïse put ainsi faire réciter et même chanter l’alphabet, comme le font encore vos petits frères et petites sœurs, en commençant toujours par A et B. Cet ordre, transmis de maîtres à élèves, de parents à enfants, de génération en génération, permet par ailleurs au scribe de compter non seulement les mots et les lettres, mais aussi la valeur des lettres de chaque mot, vérifiant ainsi la moindre faute d’orthographe. Il y a là l’origine de la Guématrie, associant chaque mot à la somme des valeurs de ses lettres, et de la Massorah, technique des scribes hébreux recopiant indéfiniment, à la lettre près, un texte fort long.

Surtout cette association des lettres à des chiffres permet de comprendre comment ce texte a été composé. En toutes langues, les poètes plient leur inspiration aux règles des rythmes, des allitérations, des assonances, des rimes. Mais le rédacteur de la Bible hébraïque a de plus calculé l’emploi de chaque mot et des noms de ses personnages. On dit que la Torah est un texte “révélé”. Mais si vous avez du mal à imaginer Dieu le dictant à Moïse, dites-vous que c’est un livre “calculé”, dont l’exactitude a été minutieusement vérifiée.

Les textes de Moïse ont de fait peu varié, si bien qu’un des treize “articles de foi” de la religion juive, énoncés par Maimonide (1138-1204, soit 24 siècles après Moïse), dispose : « Je crois d’une foi parfaite que toute la Torah que nous possédons actuellement fut celle donnée à Moïse notre maître ». Comme quand je vous fais réciter les fables de La Fontaine, Moïse et ses successeurs pouvaient exiger un respect “religieux” du Texte. Ainsi les peuples utilisant l’alphabet phénicien accédèrent à la notion de “sacré”.

La proximité de l’ordre de l’alphabet latin de celui de l’alphabet hébreu, permet une « translittération » rigoureuse des mots et textes hébraïques. Les alphabets hébreu et grec commencent tous deux par la séquence ABGD, ce qui conduit à rendre le « Aleph » par A, le Beit par B, le Guimel par G, et le Dalet par D ; les alphabets hébreu, grec et latin contiennent tous trois les séquences KLMN et QRST, ce qui permet d’utiliser ces huit lettres pour transcrire les huit lettres hébraïques correspondantes. Voilà donc douze lettres transcrites. Comme il est habituel par ailleurs de noter YHWH le « Tétragramme », le Nom ineffable de Dieu, soit trois lettres supplémentaires, cela fait quinze lettres translittérées sur vingt-deux. Au prix de quelques conventions, comme de rendre la seizième lettre, le Ayin, initiale et possible hiéroglyphe du mot Ayin qui signifie “œil” par Œ, initiale et possible hiéroglyphe du mot œil, nous pouvons translittérer tout l’alphabet.

Pour nous, inutile d’apprendre l’alphabet hébreu. Le nôtre sera composé de 22 lettres : les 11 premières sont A B G D H W Ç E t Y K et les 11 dernières L M N X Œ F Z Q R S T. Ces deux moitiés ont d’ailleurs désigné les deux niveaux d’études des écoles phéniciennes, le “primaire” où on apprenait l’ABé…Gué, et le “secondaire” où on apprenait le LMN, les “éLéMeNts” : le niveau “élémentaire” est plus avancé que celui des débutants.

La semaine de sept jours

Moïse ne fit donc pas que découvrir la Torah, il la cadenassa : la confiant à ses partisans, il leur expliqua qu’elle était intangible, définitive. Et aussi comment et selon quelles règles, les générations futures pourraient composer de nouveaux textes de valeur comparable, on dit “canoniques”. Il accompagna ainsi la “Torah écrite” de son mode d’emploi, dite “Torah orale”. Grâce à quoi ses successeurs réussirent à conserver son œuvre par delà les âges, non sans tensions ni difficultés. Ces “conservateurs” constituent, depuis environ trente-trois siècles, ce qu’il est convenu d’appeler “le peuple juif”. Certains d’entre vous y appartiennent peut-être, plus ou moins. Quant aux autres, je vous montrerai qu’ils lui appartiennent aussi, sans le savoir.

Bon. Maintenant ouvrons la Torah. Lequel d’entre vous sait quel en est le premier mot, qui est aussi le premier mot de la Bible ?

(…)

C’est ça, « Au commencement », en hébreu Beréshit, mot qui, avec nos conventions, s’écrit BRASYT. La Bible commence par le commencement : « Au commencement Dieu créa les Cieux et la Terre ». Dieu, dans ce premier verset, c’est Elohim, ALHYM. Ensuite il y a le récit de la Création du Monde. En combien de jours ? Six ou sept ?

(…)

En six jours, suivi d’un « jour de repos », le Shabbat, SBT. Vous ne trouvez pas ça bizarre, cette idée de Dieu Qui Se repose ? Après avoir énuméré les six jours de la Création, le Texte porte Vayekhoulou WYKLW, formé sur le mot KL, Kol, qui signifie “Tout”, et qu’on traduit en général par “Et furent achevés”, “terminés”, comme si la Création était complète à la fin du Sixième Jour. Mais le verset suivant dit que Elohim achève Son œuvre au Septième Jour. Moi, je préfère “parachever”, comme un artiste parachève son œuvre avec sa signature. « Et furent parachevés (WYKLW, Vayekhoulou) les cieux et la terre, et toute leur armée. Elohim paracheva (WYKL ALHYM, Vayekhal Elohim) au Septième jour Son œuvre qu’Il avait faite, et Il cessa (WYSBT, VaYiChbot) le septième jour toute (MKL, Mikol) Son œuvre qu’Il avait faite. »

L’Homme n’est pas terminé tant qu’il n’est pas doté de la capacité de se repérer dans le temps. Or l’institution de la semaine de sept jours le lui permet. Il devient ainsi capable « d’écrire l’histoire ». Quand la tradition juive date la Création du Monde de l’an 3760 avant l’Ère commune, elle parle du monde historique, celui du monde de l’Écriture. Ce qui se passe avant, c’est la Pré-histoire, pendant laquelle l’Homme n’est ni terminé, ni complet.

Le septième jour permet un repérage commode des six autres jours : soit on les appelle par leur rang, comme dans l’ouverture de la Bible, et de fait tels sont leurs noms en hébreu, en arabe, en portugais, … soit on leur donne sept noms, comme nous le faisons du Dimanche au Samedi. La Bible fait ainsi de la semaine le pilier de l’organisation du temps quotidien. Que seraient les écoles sans emploi du temps ?

La Chrétienté a certes choisi le Dimanche, lendemain du Shabbat, Premier et Huitième jour, pour rassembler les fidèles autour de la Résurrection du Christ ; l’Islam a fait du Vendredi, veille de Shabbat, jour de la Création de l’Homme, le jour de la Grande prière. Toujours est-il que la semaine, pour des raisons religieuses ou simplement pragmatiques, est aujourd’hui devenue “universelle”, ce qui se dit en grec “catholique”.

Un service public universel

Moïse n’est donc pas seulement l’auteur génial de l’ordre alphabétique, il est aussi celui de la semaine de sept jours. Vous comprenez pourquoi je vous ai dit qu’il n’est pas nécessaire d’appartenir au peuple juif pour être adepte, au moins partiel, de Moïse. Qui, de nos jours, oserait modifier l’ordre alphabétique ? Qui, de nos jours, oserait modifier la semaine de sept jours ? Aucune tentative pour instituer un autre rythme, que ce soit celles de l’Égypte ancienne, de la République romaine, ou de la Révolution française, n’a survécu. La semaine est aujourd’hui pratiquée par l’humanité entière.

En ordonnant, par le Quatrième Commandement, de respecter le repos du septième jour, Moïse chargeait donc le peuple juif d’une sorte de service public universel, celui de la nomination des jours, qui, sans l’invention de la semaine, seraient restés, comme pour les animaux, indifférenciés. Mais il n’avait pas précisé à partir de quand il fallait compter sept jours.

Après la Sortie d’Égypte, dans le désert, c’est la manne qui marque le rythme hebdomadaire. Elle s’arrête de tomber un jour sur sept, et il faut prendre double ration le sixième jour. Mais à peine le Jourdain traversé, la manne s’arrête définitivement. Il y a là une métaphore de la grossesse. Nourri dans le ventre de sa mère, le fœtus perçoit l’intensité des activités maternelles. Sans en comprendre la signification, il sait distinguer l’agitation des préparatifs du Vendredi et le calme apaisant du Samedi. Mais une fois le cordon ombilical coupé, il perd ces repères et mettra plusieurs années à les retrouver.

Quand et où a été célébré le premier Shabbat ? La réponse est en Josué 10, verset 12, quand celui-ci demande à l’Éternel une prolongation du jour, le temps de vaincre ses adversaires : « Josué dit en présence d’Israël : « Soleil, arrête-toi sur Gabaone, et toi, Lune, sur la vallée d’Ayalone ! ». Le verset 14 en donne une preuve décisive : « Il n’y a pas eu de journée pareille, ni avant ni depuis, où YHWH ait obéi à la voix d’un homme », c’est-à-dire où une convention humaine eut valeur astronomique définitive. On ne peut pas initialiser deux fois le même cycle !

Il ne s’agit là d’aucune catastrophe cosmique, il s’agit de la nomination du temps. Cet épisode marque tout bonnement le démarrage du cycle hebdomadaire, la fixation définitive du Shabbat unifié. Les Hébreux respectant le cycle du Désert, celui de la manne, rencontrent en Canaan des peuples chômant le dimanche. Du coup Josué prolonge le Shabbat une journée entière, pour que tout le monde reparte du même pied. Toutes proportions gardées, le Pape Grégoire XIII prit une décision analogue en supprimant, en 1582, les dix jours allant du 4 au 15 octobre.

Personne n’a jamais modifié le rythme hebdomadaire inauguré par Josué. Non seulement toute l’humanité découpe aujourd’hui le temps en semaines de sept jours, mais tout le monde est d’accord pour accepter le Shabbat des Juifs comme point de repère commun. Nous comptons les années depuis Jésus-Christ et les semaines depuis Josué.

YHWH et Elohim

Observant qu’une des premières syllabes articulées par les bébés était “baba”, que nous prononçons “papa”, Moïse l’avait attribué au mot “Père” et posé que “Père” s’écrivait, je prends une craie, AB. Et il avait décidé que A et B étaient les deux premières lettres. Ces deux lettres s’appellent en hébreu Aleph, Beit, et en grec Alpha, Bêta, d’où vient le mot “Alphabet”. Là où nous voyons seulement le mot AB, et le sens “Père”, les premiers lecteurs de Moïse voyaient donc, en plus, l’assemblage 1 2. De la notion de Un et Deux à celle de Trois, il n’y a qu’un pas. Et à celle de Douze, il n’y en a qu’un autre, qui implique l’usage du système décimal. Précisément Moïse fit jouer un rôle considérable au nombre Dix, celui des Justes de Sodome, celui des plaies d’Égypte et celui des Commandements.

Ayant écrit le Père AB, et ayant observé qu’une autre syllabe originelle, “Mama”, évoquait la succion du sein maternel et devait donc être réservé à la Mère, il posa que Mère s’écrivait AM, qui se prononce “Èm”. Pour « dieu », nom commun, il se conforma à l’usage du temps et choisit AL, qui se prononce “El”, et d’où vient le Nom de “Allah”, Clément et Miséricordieux. La combinaison AB-AL, Père-Dieu, elle, a donné bizarrement “Ap-Ollon”.

Mais Moïse décida aussi de former, en plus du nom commun AL, dieu, et du pluriel ALHYM, Elohim, Totalité des dieux, un Nom du Dieu Unique de quatre lettres, dont la quatrième reproduit la seconde. Ce fut le “Tétragramme”, YHWH, béni soit le Nom. Et il énonça deux propositions : Dieu est Unique, Son Nom est imprononçable. Quand un Juif rencontre le Nom YHWH, dans la Torah ou dans son livre de prières, il n’essaye pas de prononcer, il lit Adonaï, nous allons y revenir.

J’ai au début de ce cours comparé Dieu à une “personne morale”. Nous sommes entourés de personnes morales, des entreprises, ou des associations. Comme les “personnes physiques”, elles ont un nom, par exemple Société Générale, MacDonald, Peugeot, Canal Plus, PSG, … Elles ont une adresse, vous pouvez correspondre avec elles, vous pouvez leur verser ou leur réclamer de l’argent, vous pouvez même éprouver de la sympathie ou de l’antipathie pour elles. Ces personnes morales sont soumises à des règles de droit, à la loi ; ce sont des groupes de personnes physiques, mais leur composition est en perpétuel renouvellement, ce qui fait qu’elles peuvent vivre longtemps après la mort de leur fondateur.

Or il existe une catégorie tout à fait particulière de personnes morales, celle des États souverains ; ceux-ci « ont pleine autorité de faire la guerre, de conclure la paix, de contracter des alliances, de réglementer le commerce et de faire tous autres actes ou choses » (2). Il y a des analogies entre la notion de Dieu et celle d’État : ils préexistent à votre naissance, survivront après votre mort, Dieu est “Un et indivisible”, comme la République “Une et indivisible”, et il y a des nuances entre les noms de l’État – la Nation, la Patrie, la République, la France… –, comme entre les noms de Dieu, Elohim, YHWH …

Cette catégorie des États souverains – il y en a près de 200 représentés à l’Organisation des Nations Unies – se divise elle-même en deux parties inégales : la première n’en contient qu’un seul, celui dont vous êtes ressortissant, la seconde contient tous les autres. Le sort de l’Espagne ou de l’Angleterre vous intéresse plus ou moins, mais celui de la France, au contraire, vous concerne au premier chef : vous y aurez ou y avez le droit de vote, vous y payez des impôts, vous y seriez mobilisé en cas de guerre, et le fait d’y résider et d’en avoir la nationalité vous y donne divers droits et devoirs. Eh bien, pour vous, la différence entre YHWH et Elohim est analogue à celle qu’il y a entre la personne morale “France” et toute autre, comme “Espagne” ou “Angleterre”.

Un coup de force

Elohim est la puissance universelle qui présidait à la création de votre monde, celui dont vous avez commencé à prendre connaissance quand vous avez accédé à la conscience (les deux mots peuvent être intervertis : le monde dont vous avez commencé à prendre conscience quand vous avez accédé à la connaissance). Cette puissance est faite de forces naturelles – cosmiques, minérales, biologiques (végétales et animales) – mais aussi de la conjugaison de tous les humains qui vous ont précédé et qui ont fait du monde ce qu’il est, qui ont aussi créé les langues, dont votre langue maternelle, parlée et écrite, celle dans laquelle vous comprenez l’espace, le temps et vos parentés, c’est-à-dire la géographie et l’histoire, tant générales que familiales.

YHWH, c’est la même chose, plus vous. En parlant, en agissant, en procréant, vous contribuez à une nouvelle Création du monde, celui dont d’autres humains, vivants et à venir, y compris ceux de votre descendance, prendront eux-mêmes connaissance mais dont vous-même n’avez guère d’idée. Pour les rabbins, Elohim est le Dieu de la rigueur, Celui Qui applique des lois implacables, auxquelles on ne peut rien changer, tandis que YHWH est le Dieu de la Miséricorde, Celui Qui peut assouplir la loi, tenir compte de vos prières, et possiblement oublier vos transgressions. Pour continuer la comparaison avec l’État, Elohim est le policier, qui vous sanctionne, YHWH est le juge, devant qui vous pouvez plaider.

Maintenant, voilà le coup de force qui est l’essence de la doctrine monothéiste : Elohim et YHWH, c’est Le Même, Ils ne font qu’Un, c’est-à-dire : il n’y a qu’un seul Genre humain, et Vous en faites partie. Moïse le proclame au début des Dix Commandements (Exode 20, 2) : « ANKY YHWH ALHYK, Anokhi YHWH Elohéykha », mot à mot “Moi YHWH ton El” souvent traduit par Je suis l’Eternel ton dieu… », et dans le Shema Israël (Deutéronome 6, 4), « SMŒ YSRAL YHWH ALHYNW YHWH AED, Shema’ Israël YHWH Eloheynou YHWH E’had », mot à mot “Écoute Israël YHWH notre El YHWH Un”, « Écoute Israël l’Éternel est notre Dieu l’Éternel est Un »

Elohim apparaît dès le premier verset de la Genèse. YHWH-ALHYM aux chapitres 2 et 3 de la Genèse, dans l’histoire d’Adam et Ève. Ensuite les deux Noms sont utilisés alternativement, mais non pas indifféremment. C’est faire injure à Moïse, c’est n’avoir rien compris au monothéisme, que de distinguer, comme le font les tenants de l’“hypothèse documentaire”, un “document yahviste”, dans lequel Dieu s’appellerait YHWH, et un “document élohiste”, dans lequel Il s’appellerait Elohim. Comme si Edmond Dantès et le Comte de Monte-Cristo avaient été imaginés par deux auteurs différents, dont Alexandre Dumas aurait rapproché les œuvres sur le tard !

Revenons à l’interdit de prononciation du Nom YHWH. Son origine est le troisième des Dix Commandements (Exode 20, 7), dont une traduction dispose : « Tu n’invoqueras pas le Nom de l’Éternel ton dieu en vain; car l’Éternel ne laisse pas impuni celui qui invoque Son nom en vain ». LA TSA, Lo Tissa, traduit ici par « Tu n’invoqueras pas », reçoit toutes sortes d’autres traductions : Tu ne porteras pas… , Tu ne prendras pas…, Tu ne prononceras pas…, Tu ne proféreras pas … Cette hésitation dans la traduction est un signe de la difficulté à comprendre ce commandement : quel mal y aurait-il à prononcer le nom de Dieu ? et si je le prononce, à quel châtiment suis-je exposé ?

La tradition juive, par précaution, a d’abord lu au premier degré : « Tu ne prononceras pas le Nom YHWH », si bien que la pratique juive est de ne jamais prononcer YHWH et de toujours prononcer autrement, souvent Adon-Aï, “Mon Seigneur”, proche du dieu égyptien Aton et du dieu grec Adonis, mais aussi HaQadosh, “le Saint”. Adonaï est surtout en usage à la synagogue et dans les prières et bénédictions quotidiennes (3). Dans l’usage courant, YHWH se prononce aussi HaShem, “le Nom”, ou encore YH, Yah, abréviation qui avec le verbe HLL, Hillel, signifiant « louer », « glorifier », a donné, dans les Psaumes de David, HLLW-YH Allelou-ia ! « Louez Dieu ! ».

On fait souvent suivre la prononciation choisie d’une formule de révérence, comme “Baroukh Hou”, béni soit-Il, d’où l’appellation solennelle de Dieu, “HaQadosh-Baroukh-Hou, le-Saint-béni-(soit-) Il”. À la synagogue, après la formule traditionnelle qui ouvre les bénédictions “Baroukh Ata Adonaï, Béni Toi MonSeigneur”, les fidèles répondent souvent “Baroukh Hou OuBaroukh Shemo, Béni (soit-) Il et béni (soit) Son Nom“.

Les Jéhoviens

Ce qu’il faut comprendre, c’est que traduire YHWH, par exemple par “l’Éternel“, est impuissant à épuiser ce concept. Les quatre lettres YHWH concentrent le verbe Être : ANKY YHWH, c’est « Moi Qui-fus, Qui-suis, Qui-sera ». Si le Nom de Dieu, YHWH, est imprononçable, c’est que le concept de Dieu est “ineffable” : aucun mot ne peut en épuiser le sens, on ne l’aborde qu’avec “crainte et tremblement”. C’est un blasphème, une injure faite au Nom de YHWH, que de “dé-finir” Dieu, d’en faire un concept fini, résumé en un Nom, alors que Sa caractéristique fondamentale est d’être “in-fini”, et même “transcendant” à toute “dé-finition” prononcée “en vain”.

Quant à la formule « YHWH ne laisse pas impuni, LA YNQH, Lo Yenaqèh, n’innocente pas (celui qui blasphème) », elle indique que le blasphème contient sa propre punition mais que celle-ci relève de Dieu : « Ne blasphème pas, mais laisse le blasphémateur s’enferrer. Ne t’en mêle pas ».

Chez les païens, qui ignorent l’interdit de prononciation du Nom YHWH, Celui-ci eut diverses prononciations : Jéhovah, formé avec les voyelles de Adonaï ; Yahvé, qui désigne le Dieu des Juifs chez les non-juifs ; et aussi le génitif latin Jovis (d’où vient notre « Jeudi », Jovis Dies), et dont le nominatif est Ju-Pater, Dieu le Père, « Jupiter ».

Moïse, lui, jouant sur la symbolique du Quatre, quatre saisons, quatre points cardinaux, a incorporé le D, quatrième lettre, au quatrième rang du Nom divin, le rendant ainsi prononçable. Ainsi a-t-il créé le nom de Judah, fils de Jacob, qui s’écrit YHWDH. Judah est à la quatrième génération : Abraham, Isaac, Jacob, Judah ; et c’est le quatrième fils de Jacob : Ruben, Siméon, Lévi, Judah. Judah devint ensuite le nom d’une tribu, d’un royaume, d’une province, la Judée, où la Bible situe le Temple et la Capitale d’Israël, Jérusalem, et dont les habitants sont dits Judéens, Yehoudim, “Juifs“. Les Juifs sont en quelque sorte les “Jéhoviens“, adeptes de YHWH.

Du coup, la transcendance du nom YHWH s’est transférée sur celui de YHWDY, “juif“, mot rétif à toute “définition“. Un cas particulier de blasphémateur est donc celui de l’antisémite (anti-Shem-ite) qui, au lieu de s’en prendre au Nom, au Shem, YHWH, s’en prend à son dérivé YHWDY, Yehudi, “Juif”. Tout jugement enfermant les Juifs dans un qualificatif, fût-il élogieux, risque le blasphème, a fortiori s’il est péjoratif. La formule “ne laisse pas impuni” s’éclaire : l’antisémite, dénoncé comme tel, voit dans les mesures d’isolement prises contre lui une justification de ses injures, les réitère “indéfiniment”, jusqu’à ce que le sol se dérobe sous ses pas.

C’est un fait que Judas Iscariote fut le nom donné au traître des Évangiles, et que le nom « juif » est devenu pour beaucoup péjoratif. C’est un fait que Yehoudah, Yehoudi ont donné Jud en allemand. Mais ne dites pas que Hitler et les nazis ont assassiné six millions de Juifs ; dites qu’ils ont assassiné six millions de victimes qu’eux avaient désignées comme Jud. Étaient-elles juives ? une grande partie des victimes, mais pas toutes, que leurs mémoires soient autant de bénédictions, parlaient le yiddisch, de l’allemand jüdisch, juif.

Tu ne proféreras pas… Hitler et les nazis ont “proféré” le nom Jud dans d’innombrables discours de haine et de violence, l’ont fait barbouiller sur des cartes d’identité et sur de multiples boutiques et propriétés juives, et ont fini par décréter « die Endlösung der Judenfrage, la solution finale de la question juive ». Tout ceci « en vain », puisque si les nazis ont bel et bien exterminé les populations et la langue juives d’Europe centrale et orientale, ils n’ont pas mis fin au peuple juif, conservateur de la Torah, et ont même contribué à transformer les établissements juifs de Palestine en État souverain appelé Israël. De plus, qui se rappelle l’état de l’Allemagne en mai 1945 ne doute pas que « YHWH ne laisse pas impuni celui qui profère son nom en vain. »

Mes chers enfants,
vous avez la chance d’habiter un État développé, une démocratie, ce qui, selon le mot de Churchill, est le plus mauvais des systèmes, à l’exception de tous les autres. Ce cours vous montrera que ce système démocratique dérive de la tradition “judéo-chrétienne” dont la base est la Bible de Moïse. De celle-ci nous verrons, de façon laïque, les prolongements et les commentaires, bienveillants et hostiles, prophétiques, évangéliques, gnostiques, talmudiques, coraniques, réformés, voltairiens… Au passage, nous rencontrerons forcément votre propre tradition familiale. L’important est que vous compreniez d’où elle vient.

Est-ce que quelqu’un a une question à poser ?

Notes

1. Mireille Hadas-Lebel : « L’Hébreu, 3000 ans d’histoire« , Albin Michel, collection « Présences du Judaïsme », 1992, p. 24

2. Thomas Jefferson : Déclaration unanime des treize États unis d’Amérique, 1776. Traduction de Jefferson

3. Nous ferons ainsi dans ce livre.


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