Chapitre 11
Séance de travail
Le septième jour, le Précepteur et l’Instituteur se retrouvèrent à l’école, comme convenu, et s’installèrent dans une salle de classe déserte. Ils s’assirent de chaque côté d’une table, l’un en face de l’autre, préfigurant la position des étudiants dans les écoles talmudiques qu’on appelle des Yeshivot (pluriel de YSYBH, Yeshivah, du verbe YSB, Yashav, s’asseoir, être assis). En français, le mot “séance” suggère de même le fait d’être assis “sur son séant” mais n’associe pas les mêmes idées. C’est que YSB, Yashav, signifie également s’installer, habiter, d’où par exemple le Yishouv, nom de la Palestine juive où s’installèrent, où habitaient, les Juifs avant la proclamation de l’État d’Israël ; YSB, Yashav, est également apparenté à SB, Shav, revenir, d’où la TSWBH, Teshouva de ceux qui “reviennent” à la pratique des rites et commandements du judaïsme. YSB, Yashav, est donc beaucoup plus que s’asseoir. C’est s’installer – à plusieurs – dans un but précis, étudier et prendre un repas étant les activités élémentaires, tout en sachant qu’on aura à y revenir. D’ailleurs le Shabbat, SBT, construit sur la racine SB, n’est pas seulement le septième jour, ni un simple jour de repos, mais un jour de rencontres familiales dont l’attribut fondamental est de … revenir tous les sept jours.
Parentés, temps et espace
A l’Instituteur qui s’était muni des piles de tablettes portant les lettres phéniciennes, le Précepteur commença par expliquer son projet, faire correspondre les chiffres et les lettres. Sur une tablette de pierre noire, avec un bâton de craie, il expliqua sa première idée, le carré de Séphora
A B D
L M N
R S T
correspondant aux chiffres Un à Neuf. Comme il l’avait promis au Professeur, il ne pipa mot des neuf chiffres que celui-ci lui avait montrés. Puis il élargit les trois lignes du carré et leur accorda neuf, neuf et quatre cases. Sur la première ligne, il plaça
A B . D H . . E .
correspondant aux chiffres de Un à Neuf. Pour les chiffres de Dix à Dix-Huit, il plaça sur la deuxième ligne
Y . L M N . . . .
Et pour les chiffres de Dix-Neuf à Vingt-deux, sur la troisième ligne complète,
Q R S T
L’Instituteur fut troublé par cette limitation à vingt-deux lettres, mais ne fit pas d’objection. Son expérience d’enseignant appréciait l’idée d’un ordre arbitraire mais définitif, d’un nombre limité de lettres qui puisse être aisément mémorisé.
Lui, depuis la visite du Précepteur et du Petit Prince à l’école, s’était surtout préoccupé de grammaire, interrogeant en particulier les nourrices qui déposaient et venaient chercher les enfants à l’école. Certaines de ses conclusions coïncidèrent avec celles du Précepteur, concernant le rôle du préfixe H comme article et celui du suffixe Y comme pronom possessif de la première personne : « mon ». Mais pour la deuxième et la troisième personnes, – le Précepteur n’y avait pas réfléchi – il imposa ses conclusions : le suffixe K prononcé kha rendrait « ton », le suffixe W, prononcé o ou ou, rendrait « son ».
Une grande discussion les retint longtemps sur le W. Le Précepteur tenait que cette lettre, placée en préfixe et prononcée Ve, rendait aussi le lien universel « et », l’Instituteur voulait que préfixe Ve et suffixe O soient deux lettres différentes. Le Précepteur était en fait habité d’une intuition insistante, dont chaque facette renforçait sa conviction : le W, avec toutes ses propriétés, valait Six. Il y avait l’étoile à six branches, symbolisant les généalogies ascendante et descendante et les six parents fondamentaux, père et mère, frère et sœur, fils et fille, il y avait les six jours ouvrés allant d’un jour de repos au suivant, dans un sens et dans l’autre, il y avait les six dimensions de l’espace, devant et derrière, gauche et droite, haut et bas. « Les parentés, le temps, l’espace ne se décrivent pas dans l’absolu, mais se repèrent toujours de façon relative » expliquait-il. À moitié convaincu, l’Instituteur finit par céder : il n’y aurait qu’un seul Vav, W, à la fois voyelle et consonne, qui vaudrait Six.
C’était la mi-journée, ils décidèrent de marquer la pause. Séphora les avaient invités à déjeuner avec la famille de sa sœur. Elle avait prévenu : elle n’allumerait pas de feu, on mangerait froid. Les enfants avaient congé ce jour-là et les mamans avaient décidé de leur consacrer le septième jour.
Innovation et bons points
En chemin, l’Instituteur fit une proposition qui prit le Précepteur par surprise : puisque YD, Dix et Quatre, valait et marquait Quatorze, il n’était pas nécessaire de réserver à ce chiffre la quatorzième lettre, N ; les lettres au delà de la dixième pouvaient servir pour les dizaines : après le Y qui valait Dix, la onzième lettre vaudrait Vingt, puis L Trente, M Quarante, N Cinquante…
« Pour aller jusqu’à Nonante, remarqua le Précepteur, tu n’as besoin que de deux fois neuf lettres, soit dix-huit lettres. Que fais-tu des quatre dernières , Q R S T ?
– Eh bien, Q vaudra Cent, R Deux-cents, S Trois-cents, T Quatre-cents. Avec Vingt-sept lettres, nous aurions pu aller jusqu’à Neuf-cents. Mais bon ; puisque tu tiens à Vingt-deux lettres, restons à Quatre-cents ». Ce système est devenu celui de la « Guématrie classique », qui complète la « Guématrie par rangs ».
Le Précepteur remarqua immédiatement que R, vingtième lettre, vaudrait Deux-cents, dix fois plus ; et que SS, Chech, Six, en plus de Quarante-deux, vaudrait Six-cents. Il testa les trois mots de l’alternative de Séphora : M, treizième lettre, vaut Treize et Quarante, dis-tu. Donc AM, Em, mère, qui valait Quatorze vaudra aussi Quarante-et Un ; DM, Dam, sang, passe de Dix-sept à Quarante-quatre ; et SM, Shem, Nom ou Sham, là, qui valait Vingt-et-un plus Treize, soit Trente-Quatre, vaudra aussi Trois-cent-quarante, dix fois plus !
Ils étaient arrivés et retrouvèrent Séphora, avec sa sœur et son beau-frère. Les petits écoliers étaient les héros de la fête. Gershom et son cousin montrèrent à leurs parents leurs devoirs et les notes qu’ils avaient obtenues pendant la “ semaine ”.
À la fin du repas, le Précepteur, une coupe en main, improvisa un discours : « Mes chers enfants, pensez à remercier le Directeur de l’École de vous avoir donné le repos du septième jour. Vous avez bien travaillé pendant six jours, vous avez le droit de profiter du septième. Pour tous vos bons points, je vous dis : c’est très bien ! Et remercions aussi vos chères Mamans pour avoir préparé de si bonnes choses. » Séphora associa les papas aux remerciements, leva aussi son verre de vin, les enfants avaient du jus de raisin, et ils s’exclamèrent tous : LEYYM, Le’hayim ! À la vie !
Dans le récit de la Création, chaque jour est ponctué d’un « Elohim vit que cela était bon » (tWB, Tov, avec un Tèt). Chaque jour, sauf un : le Deuxième, il n’y a rien de bon ; c’est que le Deux contrarie le Un, comme on le voit par exemple quand le Deuxième fils, Abel, “s’ajoute” au Premier, Caïn. Inversement, le Sixième jour a non seulement droit à son « Elohim vit que cela était bon » au verset 25, mais de plus, au verset 31, quand l’Homme est créé, vient un solennel « Cela était très bon » (Tov Meod, tWB MAD).
Le Marchand bougonnait. Le repos du septième jour était sans doute une excellente chose pour les enfants, arguait-il, mais de là à le généraliser à l’ensemble des activités, il y avait un pas qu’il espérait bien que les autorités ne franchiraient pas. Après quoi, à l’heure la plus chaude, les Messieurs firent une petite sieste. Le Précepteur et l’Instituteur retournèrent ensuite à l’école poursuivre la mise en ordre de l’alphabet.
L’intrus et l’enceinte
Sur le chemin, le Précepteur dit à l’Instituteur : « J’ai réfléchi à ton système, tu es sur le chemin de la Vérité ! AMT, Emet, Vérité, Trente-Six, carré de Six, triangle de Huit et multiple de Neuf, avec ton système, vaut Un plus Quarante plus Quatre-cents, soit Quatre-cent-quarante-et-un, carré de Vingt-et Un, et multiple de Neuf. C’est admirable !
Et vois DM, Dam’, sang, Dix-sept ou Quarante-quatre : si tu mets un Alef devant le mot, cela fait ADM, Adame, homme, au sens d’Être humain, Dix-huit et Quarante-cinq, deux multiples de Neuf. Eh bien la règle est générale : les deux sommes du même mot, celle des rangs et celle des valeurs, divisées par Neuf, ont le même reste ; autrement dit, la somme des chiffres des deux sommes est la même. Par exemple, pour DM, Dix-sept et Quarante-quatre ; Un et Sept d’une part, Quatre et Quatre d’autre part, font tous deux Huit. »
L’Instituteur comprit que sa proposition était agréée. Il en éprouva une grande satisfaction et même une grande fierté.
À peine au travail, ils examinèrent les lettres candidates au troisième rang, entre le B et le D. Le Précepteur choisit le G, initiale de GML, Gamal, d’où viennent « camel » et « chameau ». La raison qu’il donna fut qu’entre l’image du B, une maison, BYT, bayt, et celle du D, une porte DLT, Delet, l’image de la troisième lettre devait évoquer le déplacement d’un lieu à l’autre, le chameau était tout trouvé : il y a le voyageur, il y a l’hôte, mais il y a aussi le moyen de transport, le chameau : quand le serviteur d’Abraham, en Genèse 24, s’en va chercher une fiancée pour Isaac, il choisit Rébecca, parce que celle-ci lui donne à boire, mais aussi parce que la jeune fille n’oublie pas les chameaux (GMLYM, Guemalim’).
Mais le Précepteur avait aussi une raison personnelle de choisir le G, initiale de GR, Guer, et de GRSM, Gershom. GR, Guer, c’est l’immigré, l’étranger installé chez toi : « Vous aimerez l’immigré (AT-HGR, Ète-HaGuer), car vous avez été des immigrés (GRYM, Guerim’) en Égypte » (Lévitique 19, 34 et Deutéronome 10, 19). Quant au nom de Gershom, qui a d’ailleurs donné “garçon”, il le justifierait ainsi en Exode 2, 22, puis 18,3 : « Il appela son nom Gershom (AT-SMW GRSM, (Ète Shemo Guershom‘) , car dit-il j’étais un Guer (GR) en terre étrangère ». Si au lieu de “j’étais”, on entend “il était”, on comprend que le GR, Guer, l’immigré, est comparé au premier-né qui vient en troisième dans le couple de ses parents, et même au fœtus, intrus dans le ventre de sa mère, qui s’ajoute en troisième au couple père-mère ; nous avons été, d’abord, un intrus, un tiers, dont nos parents ont dû s’accommoder, comme le fait un peuple de tout immigré désireux de s’assimiler.
Ils accélérèrent alors le rythme. Comme le son de la lettre Z, Ts, initiale de ZDYQ, Tsadiq, Juste, mot qui a inspiré le nom du Zadig de Voltaire, ressemble à celui du T, qui était à la fin de la troisième ligne et de l’alphabet, le Précepteur décida que le Z serait mis à la fin de la deuxième ligne, au dix-huitième rang, avec valeur Nonante (Quatre-vingt-dix). C’est aussi l’initiale du mot ZLM, Tselem, “ image ” (26). La tablette correspondante était astucieuse, “ image dans l’image : on y voyait un artiste, représenté à l’égyptienne, de profil, regarder un arbre et son ombre et les reproduire sur une fresque. Le choix de l’arbre et de l’ombre n’étaient pas faits au hasard : l’arbre, c’est ‘Ets, ŒZ (27), et l’ombre, c’est Tsal, ZL, mots qui s’écrivent avec la lettre Z.
Une autre lettre au son également voisin – proche du th anglais et du thêta grec, initiale du mot usuel tWB, Tov, bon, bien – alla elle aussi à la fin d’une ligne, la première, avec la valeur Neuf. Il n’y avait plus que quatre cases vides, la case Sept sur la première ligne, puis sur la deuxième les cases Onze, Quinze, Seize, Dix-sept, de valeurs Vingt, puis Soixante, Septante, Huitante.
Les trompettes de Jéricho
Le Précepteur mit fin à la séance à temps pour rentrer chez lui et retrouver Séphora avant le coucher du soleil. Quand, pour la septième fois, retentirent les trompettes sacrées, Séphora était – officiellement pourrait-on dire, car naturellement cela datait de trois bonnes semaines – “ tombée enceinte ”. Nul n’avait encore écrit le nom de la Lune, Yaré’ha, YRE (28), ni celui de Jéricho, Yeri’ho, YREW (29), porte d’entrée dans la Terre Promise, dont est de même “tombée l’enceinte” après sept jours de trompettes :
« Joshua fit the battle of Jericho
Jericho Jericho
Joshua fit the battle of Jericho
And the walls came trembling down » (Gospel connu).
Ils fixèrent le croissant de lune, à bonne hauteur dans le ciel et firent chacun un vœu. Séphora souhaita “le choix du roi”, que cet enfant soit une fille. Quant au Précepteur, il demanda au Ciel, béni soit-Il, de lui pardonner d’avoir quelque peu douté de sa future paternité, qu’il recevait désormais avec joie et reconnaissance.
C’est alors que le Précepteur fit part à Séphora de la proposition du Prince héritier : aimerait-elle l’accompagner dans les Bouches du Fleuve ? Ravie de la perspective de visiter une région inconnue et surtout de la considération que lui témoignaient le Prince et son mari, elle objecta cependant sa toute neuve grossesse. Pour la rassurer, le Précepteur dut promettre de l’emmener consulter son ancien Professeur, le plus éminent gynécologue du Royaume.
Il y avait aussi des détails à régler avec sa sœur, qui garderait Gershom, et avec son beau-frère, qui allait organiser le voyage, en bateau pour descendre le Fleuve, en chameau pour le remonter. Ils décidèrent, si la Providence, bénie soit-Elle, le voulait bien, de partir d’ici une lune, vers le premier quartier, et de revenir la suivante, vers le dernier quartier, pendant les deuxième et troisième mois de sa grossesse. Cela ferait une quarantaine de jours d’absence, dont une quinzaine dans le Delta et en Pays de lune, le temps de visiter les adeptes du repos du Septième jour.
Notes
26. Genèse 1, 26 : Elohim dit : Faisons l’homme selon notre image (BZLMNW, Betsaleménou) et notre ressemblance.
27. Genèse 2, 16 : Elohim ordonne à l’Adam : De tout arbre du jardin (ŒZ -HGN, ‘Ets-HaGan’), tu mangeras …
28. Genèse 37, 9 : (Deuxième rêve de Joseph) : Et voici, le soleil et la lune (WHYRE, VeHaYaré’ha) et onze étoiles se prosternent devant moi
29. Dans la Torah, Jéricho s’écrit YREW, comme si ce nom signifiait “ sa lune ”. Dans le livre de Josué, où se situe l’épisode des “ trompettes de Jéricho ”, il s’écrit YRYEW, avec un Yod en plus.
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