Chapitre 7
Insomnie
Séphora dormait paisiblement à son côté. Était-elle enceinte ? Ce « dieu du sang » qui se manifestait en ne se manifestant pas, qui visitait sans visiter, lui était incompréhensible. Le Précepteur se demandait d’ailleurs pourquoi l’habitude était d’attendre sept jours pour en décider, et non pas six ou huit ; il y avait une analogie avec la période mensuelle d’impureté des femmes, qui durait en principe sept jours, mais quel rapport avec le repos du septième jour ? Il fallait qu’il aille consulter sur ces sujets son ancien professeur, prêtre du temple de la Lune, spécialiste des cycles astronomiques aussi bien que des cycles féminins. Quand il avait suivi ses cours, encore jeune homme, la psychologie des femmes lui était étrangère et il ne s’intéressait pas à la gynécologie. Ni sa mère, ni sa nourrice, ni les sages-femmes lors de la naissance de Gershom, n’avaient parlé de ces choses. Séphora elle-même, par pudeur et coquetterie, lui épargnait le détail de son intimité, signalant simplement, par la façon de nouer ses cheveux, quand elle était pure ou non.
Les doigts de la main
Et puis ces lettres-syllabes phéniciennes ; celles que l’Instituteur lui avait montrées s’entrechoquaient avec les mots de phénicien qu’il connaissait. Par exemple, la syllabe Ram, qui veut dire “haut” devait s’écrire RM. Mais les mots Yom, “jour”, et Yam, “mer”, s’écrivent-ils tous deux YM ?
Il pensait aussi à l’association du B au chiffre Deux et se demandait si d’autres lettres convenaient pour certains chiffres. Précisément il y avait le mot Yad, qui signifie « main » et dont il avait vu la tablette : YD… La main a cinq doigts et nos deux mains en ont dix. Il n’y avait pas de doute que ces dix doigts étaient à l’origine du rôle central du Dix dans l’appellation des nombres, tous différents de Un à Dix, mais composés ensuite : Un-Dix, Deux-Dix… Mais avons-nous vraiment dix doigts ?
Allongé sur sa couche, le Précepteur vérifiait que les cinq et dix doigts de la main n’étaient pas comparables aux cinq et dix orteils des pieds. Ceux-ci sont vraiment cinq par pied, tandis que les doigts d’une main sont plutôt quatre, avec le pouce en plus, qui multiplie l’usage de la main. Il y a là une « transcendance », une différence de nature : le pouce est « transcendant » aux autres doigts, la main à tous les doigts, l’étoile à ses branches, l’homme aux animaux … la dizaine est transcendante à l’unité. Le son Y, préfixe conjuguant les verbes, suffixe marquant l’ordinal des chiffres et le pronom possessif de la première personne, était d’une telle puissance qu’il n’hésita pas : le D, Dalet, futur Delta grec, valait Quatre, et le Y, futur iota grec, devenu nos I et J, avec un point qui en est la trace, valait Dix. YD, Yad, Main, Dix Quatre, Pouce Doigts.
L’inverse de YD, Yad, c’est Daï, DY, “ assez ”. Nous faisons avec nos deux mains plus qu’avec une, avec nos cinq doigts plus qu’avec quatre. Mais faisons-nous “ infiniment plus ” ? Évidemment non. Dix et Quatre font Quatorze, nombre fini. Le Tout-Puissant Lui-même, AL SDY, El Chadaï, béni soit Son Nom, n’est pas l’Infiniment Puissant : il est l’Exactement Puissant. A quoi bon le Déluge, si Noé n’y survivait pas ? Chacun de nous est issu d’un seul spermatozoïde ayant réussi à féconder un seul ovule. Des milliers d’autres cellules, mâles et femelles, sont parties à l’égout, inutiles. Encore fallait-il qu’il y ait une, et une seule, cellule survivante. Juste avant le Déluge, en Genèse 6, 6, YHWH « se repent (WYNEM, VayiNa’hem, d’où vient NE, Noa’h, Noé) d’avoir fait l’homme sur la terre ». Que Dieu puisse se repentir, les traducteurs de la Septante ne l’acceptèrent pas, ils écrivirent « Dieu se préoccupa ». L’Infini regrette en somme de ne créer que le fini ; l’Unique, avec une majuscule, regrette de créer l’un, sans majuscule, et de sacrifier tous les autres.
L’alternative de Séphora
Le Précepteur se souvint du mot RAS, rosh ou rass, tête. Ou « rèch » ? Le mot Ech signifie « feu ». Ech s’écrirait AS, cela ferait de la lettre A une voyelle qui selon le mot et l’accent local, se prononçait o, a ou è, voire i. D’ailleurs, comme les jeunes enfants associent le B de Baba et le M de Ima à toutes sortes de voyelles, baba, bébé, babi, mama, mami, ima… alors “père” s’écrira AB, Ab, et “mère” AM, Em, sans trop préjuger de leurs prononciations. A, Aleph, voyelle universelle, serait la première lettre. Pour nous le b.a-ba est d’une simplicité enfantine, pour le Précepteur et ses futurs élèves, ce serait le BA–ba-bè-bi-bo-bou.
Quant à la lettre S, c’était un bon candidat pour valoir Trois, l’argument principal étant que Chech, que nous continuons de prononcer Siss, et qu’on pouvait écrire SS, signifiait Six. De fait les formes successives du Chine/Sine en paléo-hébreu puis hébreu carré, ainsi que la forme du Sigma grec évoqueront toujours, d’une façon ou une autre, le chiffre Trois. De nos jours, en hébreu carré, le mot SS, Chech, évoque un chandelier à six branches, WW. Mais le Précepteur s’avisa que le son S, « ch » ou « ss », chuintement ou sifflement selon les dialectes, entrait plusieurs autres chiffres phéniciens. Cela devait résulter de l’usage des chiffres dans les comptines et berceuses, pour conduire les enfants au sommeil (Shenat, SNT), ou au calme (Shéqet, SQt) (15).
« A quoi penses-tu ? dit soudain Séphora.
– Comment sais-tu que je suis éveillé ?
– Je t’entends penser, dit-elle en riant, tu ne respires pas pareil. En tout cas, tu ne penses pas à moi, tu ne m’as même pas demandé si le dieu du Sang m’a visitée.
– Tu te trompes, je ne pense qu’à ça. Je me demande pourquoi il faut attendre sept jours pour décider si tu es enceinte…
– Ta ta ta, ça c’est tes idées théoriques. Il ne s’agit pas des femmes en général, mais de moi en particulier. Tu te moques éperdument de mes problèmes, à moi. »
Ça recommençait. Le Précepteur chercha un terrain d’entente.
« Je pensais aux signes de Gershom. Tu te souviens, Ma, Ma ?
– Eh bien, moi aussi. Sais-tu comment on dit “ Sang ”, dans mon pays ? » Il hésita, elle lui donna la réponse :
« Dam. Tu comprends ? serai-je Em, mère, ou aurai-je Dam, la visite du dieu du Sang ? Tu entends ce son mm à la fin ? Dam, sang, Mayim, eaux ? Le sang coule, comme l’eau. »
Cette syllabe DM était destinée à un destin prodigieux. Utilisée pour former le nom masculin d’ADM, Adam, être “humain” et premier “homme”, et le nom de l’ “humus” féminin ADMH, adamah, terre ou glaise, la syllabe dam deviendra le demos grec, “peuple”, d’où “démo-cratie”, “démo-graphie” et “épi-démie”, puis le idem latin, semblable, d’où quidam (Adam, c’est un quidam) ; puis, toujours en latin, domus “maison”, d’où “domestique” et “domicile”. En néerlandais, dam sera le mur de la maison, puis la digue, d’où Amster-dam et Rotter-dam. Il faudra que dominus, maître de maison, fasse au féminin domina, pour que le français adopte “Dame” et remette ainsi DM au plus proche de AM, “mère”. Qui doute que l’être humain, et le sang, quoique mots masculins, soient à la fois mâle et femelle ?
Le Précepteur était admiratif. Sa femme l’épatait. Son respect pour son beau-père, qui avait su transmettre à ses filles ce que la plupart des pères réservaient à leurs garçons, s’accrut encore. Quand il pensait aux circonstances incroyables qui l’avaient conduit à rencontrer Séphora, la succession inouïe d’aléas qu’il avait fallu pour qu’ils se rencontrent près de ce puits, il remerciait le Hasard, maître du monde. Séphora lui avait déjà montré la lettre M, elle lui apprenait le mot DM, Dam, sang. AM ou DM, Em ou Dam, mère ou sang, c’était l’alternative de Séphora… Sa pensée s’égarait : « YM, Yam, mer, encore de l’eau ». Il s’endormit enfin.
La bonne politique
Réveillé par l’aube naissante du troisième jour, il se leva difficilement pour aller donner sa leçon au Petit Prince. Prétextant des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, des sept épis pleins et des sept épis chétifs, il essaya de lui apprendre la table de multiplication par sept. Mais il était fatigué et cette table difficile ; à l’heure de la sieste, l’enfant ne savait répéter que sept fois deux quatorze et sept fois sept quarante-neuf.
Vint l’heure du rendez-vous avec le Prince héritier. Le protocole était allégé et le Précepteur fut introduit sans grande cérémonie. Le Prince était vêtu d’une robe simplement ornée des insignes de sa dignité et ne portait pas de chapeau. Il était assis sur un trône un peu surélevé mais, dès les salutations terminées, offrit au Précepteur de prendre une chaise. Il donna à la conversation un ton détendu. Conformément aux habitudes de la palabre africaine, il commença par prendre des nouvelles de son visiteur, puis de l’épouse et du fils de celui-ci. Il passa ensuite à son propre fils.
Le Précepteur expliqua que l’enfant était perturbé par sa situation particulière ; il recommanda de le traiter comme un enfant ordinaire et de l’appeler toujours par son nom, Petit Ramsès. Le Prince admit que l’Épouse-Sœur avait une adoration excessive pour son enfant unique qu’elle traitait toujours comme un bébé qu’il n’était plus. Il promit de lui en parler.
« As-tu réfléchi à la mission que nous t’avons proposée ? demanda-t-il.
– Oui, Aton-aï. Je suis passionné par le repos du septième jour, mais je ne puis être un médiateur impartial : plus j’y réfléchis, plus j’y suis favorable. Si le jour de repos est le même pour tout l’Empire, il deviendra une référence commune pour les familles, les administrations, les commerçants, les paysans, les artisans… Tout le monde, depuis Pharaon, louée soit sa gloire, jusqu’au plus humble esclave, aura en tête le même découpage du temps. Tous les sept jours reviendra le “premier jour”, le lendemain du jour de repos, et ainsi de suite jusqu’au “septième jour”, jour de repos. Les relations commerciales et privées seront bien facilitées.
– Tu vas vite en besogne. Écoute, ton sentiment ne nous a pas échappé ; mes interlocuteurs n’ont pas eu de peine à me convaincre qu’ils n’avaient pas besoin de médiateur. Ils se sont fait fort de régler l’affaire eux-mêmes. Je les ai pris au mot. Mais toute bonne politique doit garder plusieurs fers au feu. Continue de t’informer, va sur place au besoin. En as-tu les moyens ?
– Mon beau-frère fait le commerce d’or et d’argent, de pierres précieuses, de miroirs, de bijoux. Il a plusieurs bateaux qui circulent sur le Fleuve. Je peux monter à bord sans apparat particulier.
– Fort bien. Va avec ton épouse, si tu veux, cela donnera à ce voyage l’allure d’un voyage d’agrément. Vois les autorités locales et les rebelles, à ton idée, mais ne prends aucun engagement. Je veux bien écouter tous les avis, même recevoir des conseils, mais je veux avoir les mains libres, pour aujourd’hui et pour demain »
Le Précepteur se rappela les craintes de son beau-frère. Aujourd’hui, les décisions relevaient de Pharaon son père. Mais demain ? Son auguste interlocuteur imaginait-il un coup d’éclat pour marquer son futur avènement ? Il s’enhardit :
« Puis-je demander à Sa Divinité à quoi elle pense ?
– À rien de précis, justement. À accorder un jour de repos tous les huit ou dix jours, si cela fait l’objet d’un accord assez étendu. Ou à dissocier la question du repos régulier que réclament nos agitateurs et celle du calendrier, qui relève plutôt d’un accord entre les prêtres du Soleil et de la Lune ».
Cette réponse troubla le Précepteur, sans qu’il sut exactement pourquoi. La prudence du Prince héritier était sans doute justifiée. Mais la bonne politique ne consiste pas seulement à prendre de bonnes décisions, elle consiste aussi à bien mesurer quels sujets sont en débat. Si cette période de sept jours correspondait au quart de lune, il n’y avait pas à discuter : aucun Pharaon ne peut changer la durée d’une lune, ni celle d’une grossesse, ni celle d’une année. Pharaon ne décide pas du moment et du rythme de la crue du Fleuve. Tout au plus peut-il la faire observer par ses guetteurs.
Le Précepteur préféra ne pas insister. Cette mission lui convenait mieux que la précédente et correspondait d’ailleurs à celle qu’il avait essayé d’expliquer à Séphora. Il l’accepta donc, sans décider si Séphora l’accompagnerait. Il ajouta qu’il prendrait toutes dispositions pour que l’enseignement du Petit Prince ne souffre pas de son absence. Il eut alors une idée.
« Votre Divinité autoriserait-elle celui qui me remplacerait, qui est un maître de l’école où mon fils étudie, à conduire le Prince dans cette école, pour qu’il étudie avec les enfants de son âge ?
– Et pourquoi pas ? Si j’ai bien compris ce que tu m’as dit, cet enfant souffre de se croire différent des autres, n’est-ce pas ? »
La facilité de cette réponse étonna le Précepteur. Décidément ce Prince héritier, qui se révélait un père et un politique conscient de ses responsabilités, n’était pas un dieu redoutable. En fait, personne ne mesurait la portée de ce que cette autorisation impliquait : la dynastie pharaonique venait, sans s’en rendre compte, d’adopter le repos du septième jour !
Notes
15. Shéqet !, SQt !, Silence ! en hébreu moderne, est absent de la Torah, mais fréquent dans les Prophètes avec le sens de calme, tranquillité, repos. Exemple : « Et le pays fut en repos (WTSQt, VatiShqot) quarante ans » (Juges, 3, 11). Cf l’interjection « Chut ! » et l’allemand schlafen, l’anglais to sleep, dormir. En français le son S évoque le ronflement du sommeil, le va-et-vient de la “scie” et toutes sortes de fluides naturels, nobles ou abjects, liquides ou visqueux : sang, sperme, salive, sueur… La syllabe “chier” signifie ce que vous savez, mais chiare est “skier” en italien, du mot norvégien “ski”, du bruit de planches de bois crissant sur la neige.
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